ACS de Seuilly pour le 20 09 2008 à Blois

samedi 25 octobre 2008, publié par Michel Balat


ACS de Seuilly pour le 20 09 2008 à Blois

Les petits riens du quotidien

L’Institut Médico-Éducatif de Seuilly où nous travaillons, mes collègues et moi, reçoit, depuis toujours certainement, des enfants autistes et psychotiques ou TED comme on dit maintenant, c’est-à-dire atteints de troubles envahissants du développement.

Depuis plus de 20 ans, une réflexion collective s’est mise en place en se structurant progressivement. Les concepts de la psychothérapie institutionnelle, Lise Gaignard en sait quelque chose, sont venus, à cet égard, enrichir cette réflexion et la mise en place d’un fonctionnement qui cherche sa cohérence, à la fois dynamique, adaptable et supportable par tous, jeunes, familles et salariés.

En deçà et au-delà des prises en charges traditionnelles, éducatives, pédagogiques quand c’est possible, et thérapeutiques en orthophonie, psychomotricité et psychothérapies, nous nous sommes toujours appuyés sur la vie quotidienne, et toutes les richesses qu’elle recèle, pour proposer aux jeunes un accueil sécure et familier ajusté à la problématique de chacun.

Cet accueil s’appuie sur l’inventivité des personnes qui travaillent avec ces enfants et mettent en place des ateliers et des accompagnements du plus grand intérêt pour tous.

L’important est, surtout, d’éviter tout ce qui pourrait les empêcher de travailler, ce qui n’est toujours simple…

Caroline Hiernard vous parlera de son observation : « Le linge à proprement parler… Une préoccupation matérielle primaire. » Puis Colette Pied vous présentera son atelier : « Les glaneurs au rythme des saisons ».

Le 23 septembre 2008
Dr. Jean-François Aouillé

Le linge à proprement parler... Une préoccupation matérielle primaire ?


Le linge... première peau d’après naissance, après les bras peut-être, et le peau à peau. Première barrière protectrice, une enveloppe pour les personnes autistes, psychotiques.
L’attention des parents est toute particulière autour du trousseau de leur enfant et plus précisément en internat. Il faut en prendre soin ! De leur enfant bien-sûr ; mais de ce qui l’enveloppe, l’entoure, aussi !
Ces enfants souffrent de troubles graves qui ne leur permettent pas toujours de se sentir bien définis, bien délimités corporellement. Les angoisses sont archaïques et les obligent à recourir à des conduites parfois étranges. Certains s’enveloppent de plusieurs couches de vêtements, été comme hiver, ont besoin de leurs chaussures pour dormir, n’ôtent ni chaussettes ni casquette, d’autres déchirent leur vêtements, les décousent dans les moments d’éclatement, de crise, ou s’abîment la peau, mordillent ou triturent leurs cols...
Le pull de maman est parfois porté toute la semaine, même trop grand. Zoé réclame toujours le même tee-shirt marqué « Montréal ».
Ces manifestations autour des vêtements sont autant de signes cliniques précieux pour ajuster notre accompagnement.
Se séparer, s’individualiser... mais comment ?
Pour ces enfants, il est toujours difficile de se représenter l’absence ; le défaut se symbolisation les rend fragiles, vulnérables à l’endroit même où nous ne pourrions voir que des banalités. Suivre le trajet du linge, se séparer de cette partie de soi n’est pas chose aisée.
Confier son linge à un autre, n’est pas une évidence, même pour les gens ordinaires !
Alors, qu’en est-il du « traitement », du traitement du linge ?
L’odeur familière des machines sur les groupes d’hébergement a sans doute pour beaucoup des effets de rassemblement - des tenants-lieu de continuité d’existence, c’est un peu « l’odeur de la maison (base sécure). »

On pourrait développer plus longtemps l’importance, l’intérêt porté aux odeurs.
Certains enfants viennent nous sentir dans une sorte de reconnaissance ; d’autres se souillent dans les moments de passage d’un lieu à l’autre. D’autres manifestent des comportements plus discrets mais éclairants.

Angélique manipule depuis quelques minutes les crayons de couleurs qu’elle a sortis du pot. Ils ne se distinguent que par leurs couleurs. Elle passe un long moment à les renifler, les tapoter, les regarder, les sentir de nouveau, dans une sorte de questionnement qui pourrait être :
« Les couleurs ont-elles une odeur ? »

Je reçois, un jour, Christophe dans mon bureau. Il semble préoccupé. Valérie est son enseignante et Valérie est noire de peau. Il me dit :
« Éric (un camarade), il est noir ! » Je lui réponds :
« Oui ! » Il poursuit :
« Alexia, elle est blanche ! » J’acquiesce.
« Valérie… » - et là, j’imaginais bien la suite… Il poursuit :
« Elle sent bon ! »
Voilà, sans doute est-il important de prendre en compte cette dimension, celle des odeurs – dimension intriquée dans les expressions les plus usuelles : Sentir, ressentir et qui semble conforter chez ces enfants un précaire sentiment d’identité. Mais revenons au linge…

Il est important pour certains de suivre les manipulations autour du linge, les étapes, les trajets, le passage du sale jusqu’au propre, pouvoir vérifier que la maîtresse de maison reste garante de ce qui leur assure protection, réconfort.
Prendre soin du linge, c’est veiller à l’apposition des noms tissés, petites étiquettes qui viennent reconnaître, authentifier, c’est remplacer le bouton qui manque, recoudre le vêtement déchiré, savoir que pour tel enfant, c’est important, que tel autre s’en moque.
Les fonctions apparemment matérielles des maîtresses de maison sont bien plus soignantes qu’il n’y paraît. Elles participent à l’apaisement de troubles en partie liés aux sentiments de perte, en portant un regard tout particulier à la problématique corporelle des jeunes accueillis. Elles connaissent les rituels, l’intérêt de ranger, plier avec certains, vérifier la valise... Autour du linge, il y a une véritable individualisation du traitement, une prise en compte de l’enfant, de la culture familiale.
C’est dans cette quotidienneté que se construisent « des leviers thérapeutiques inestimables » précise Philippe Chavaroche.
Sur le lieu même du pavillon, espace familier, sécure, stable, dans « l’odeur de la maison », ses allers et venues, son rythme, la maîtresse de maison incarne une présence rassurante, sans doute parce qu’elle n’a pas à « proprement » parler une mission « éducative » mais un rôle clairement identifié et repérable.
Aussi, par l’attention qu’elle porte, cette préoccupation matérielle primaire, elle manifeste dans des actes concrets, une disposition thérapeutique réelle et participe indéniablement au besoin de sécurité et de protection des jeunes qui nous sont confiés.

Septembre 2008
Caroline Hiernard

- Les glaneurs au rythme des saisons -
************
Ce projet a été mis en place à l’IME de Seuilly qui accueille des enfants et adolescents présentant des troubles autistiques graves.

Ce travail n’a pour ambition que l’adaptation de notre outil institutionnel au besoin des enfants et d’en favoriser ainsi le développement et leur bien-être dans un contexte rassurant, contenant de proximité mais aussi de surprise et d’accès au changement ...

Une majorité de ces jeunes ne peut pas accéder aux apprentissages « sociaux ou scolaires » et sont difficilement intégrables dans des ateliers « classiques » de l’IME : pièce fermée, temps défini, apprentissages.

Prise en compte de leurs besoins :
Certains ne supportent pas de rester longtemps dans des lieux clos,
besoin de déambulation, d’entrer et sortir,
peu ou pas du tout dans le faire, peu accessibles à des apprentissages,
Accrochés à des rituels envahissants,
Envahis par des angoisses d’ordre psychotique,
Ils ont un rapport très particulier à la nourriture, cela peut être très archaïque et dérangeant,

Ils sont bien dans des activités de portage, de contenance :
Atelier en lien avec les animaux, équitation, attelage, en lien avec l’eau, avec la musique, avec les histoires.

Ils aiment se procurer, s’envelopper de sensations : sentir, toucher, faire différents bruitages, se balancer...toutes les activités autour de la nourriture.

Ils ont besoin que leur temps soit rythmé par quelques « ateliers » répondant à leur centre d’intérêt, dans un cadre sécurisant, rassurant, respectant leur façon d’être.

Compte tenu de ces observations et constats, temps lieux relation à l’autre, à l’environnement, etc., une équipe de trois personnes a proposé un atelier intitulé : « les glaneurs au rythme des saisons »

Trois temps :
Le temps de la récolte, le temps de la transformation ou la vente de nos produits. Un temps pour retracer avec des photos, des commentaires nos activités.

Premier temps : Glaner : ramasser après la récolte.
Synonymes : butiner, puiser, ramasser, récolter, recueillir.
Un groupe de 7 jeunes, répondant aux critères évoqués ci-dessus a été constitué. Ce groupe était, lors de la mise en place homogène. Seul un jeune était dans l’échange, exprimait des souhaits, manifestait de la curiosité et avait des questionnements.
Puis peu à peu, nous avons pu constituer un groupe plus hétérogène avec trois jeunes pouvant participer aux différents stades de notre atelier. Ce qui est aussi plus porteur pour les encadrants et pour les autres.

Les activités se pratiquent hors institution, dans des lieux privés : fermes, associations tous les mercredis de 10h à 15h.
Nous allons cueillir, ramasser les fruits tombés ou restant après les récoltes. En hiver, nous visitons des fermes d’élevage, ce sont les mois des naissances : des agneaux, des chevreaux des poulains.

Activité en lien avec le cycle des saisons. D’une année sur l’autre, il y a un retour, une continuité : Les mêmes fruits sont à ramasser tous les ans, nous retrouvons les mêmes personnes qui nous accueillent.
Nous appréhendons en même temps la découverte de notre région, de notre terroir.

Cet atelier présente un éventail de possibilités. Il prend en compte le projet individualisé et les besoins de chacun d’eux :
- Plaisir d’aller et venir avec un sentiment de liberté. Nous ramassons ici et là, un peu où nos pas nous portent...plaisir aussi de remplir nos seaux, de montrer nos récoltes.
Plaisir de toucher, sentir, goûter
Certains restent en périphérie, tout en jetant un œil sur ce qui se passe.
D’autres aident à porter les caisses, vont voir ce que font les autres.
D’autres questionnent, échanges avec les personnes extérieures, participent aux cueillettes.

Plaisir de goûter dans l’arbre : du plaisir à l’état pur.
Plaisir d’être avec ce groupe là, de prendre un repas ensemble après la sortie.
Travail sur le temps, les saisons qui reviennent.
Travail autour de la maîtrise du temps, de l’attente. Exemple : les noix se font sécher deux mois avant de pouvoir être pressées pour donner de l’huile..
Les nèfles se cueillent après la première gelée. L’attente est incontournable.

Les lieux qui nous sont accessibles sont sélectionnés : nous ne pouvons pas aller dans des lieux répertoriés ferme de découvertes ou sites inscrits sur internet.
Nous avons besoin de « lieux sur mesure », d’être accueillis, de rencontre avec les personnes accueillantes avant.
Nous intervenons après les récoltes pour avoir moins de contraintes, de règles. Nous ramassons ce qui reste.
Les jeunes ont besoin d’être en contact direct avec la nature, les animaux : les vidéos ou de trop grandes explications ne les tiennent pas longtemps. Ils apprennent par l’expérience, par le ressenti. Toucher les animaux doit être possible, goûter le lait, le fromage...
Ces jeunes suscitent des questionnements. Ils permettent aux personnes accueillantes, par notre intermédiaire, de s’ouvrir à la différence et parfois même à l’impensable (mettre tout à la bouche, feuilles, noix entières).
De plus en plus souvent, après plusieurs rencontres, les personnes accueillantes nous ont préparé un gâteau, une boisson. Ils nous accueillent chez eux. Des liens se tissent... et nous offrent d’autres possibilités : des producteurs de noix ont mis à notre disposition une cave pourvue d’un four à pain où nous avons pu confectionner fouées et pizzas et inviter nos hôtes à partager ce repas, moment chaleureux et unique.

Cela nécessite tout un travail en amont. Cela fonctionne un peu du bouche à oreille, par connaissance et peu à peu un réseau s’est constitué.

Deuxième temps : travail de transformation de nos récoltes :
Jus de fruits, huile transformés dans des lieux associatifs là ou nous rencontrons aussi d’autres personnes.
Ces fabrications permettent à tous les jeunes de participer :
Ce peut-être appuyer sur un bouton, poser les bouteilles sur un tapis roulant, remplir les caisses de bouteilles etc.
Quant à la fabrication de l’huile de noix, c’est tout simplement une enveloppe d’odeurs...
Fabrication de confiture, compotes, desserts, ...C’est aussi retrouver la chaîne signifiante des produits alimentaires à travers le faire : le fruit cru ou cuit mélangé à d’autres ingrédients va donner un plat, une confiture, un produit unique, de notre composition. C’est aussi apprendre à reconnaître des fruits plus rares comme les nèfles, différentes variétés de pommes et les fruits sont une source inépuisable de recettes variées Ex : Les pommes se cuisinent aussi bien en entrée, en plat d’accompagnement, en dessert, en confiture, en pâte de fruits.-

Pesée et mise en sachet des fruits pour les mettre en vente par le biais du foyer socio-éducatif ;
Nous passons plusieurs matinées à casser les noix séchées pour aller faire notre huile à l’huilerie de Loudun :
- Se rassembler autour d’une activité commune, comme casser les noix, égrainer les raisins, sont des temps riches en convivialité (parler de petits riens, échanges auxquels chacun peut participer).

Troisième temps : nous nous retrouvons également pour faire les comptes-rendus de nos sorties avec photos et commentaires des jeunes.
Cette année, le groupe est plus hétérogène. Deux jeunes du groupe peuvent taper sur l’ordinateur les comptes-rendus, aider à la mise en page des documents, taper des recettes de cuisine . Ce sont aussi des moments riches. Les photos font sens, favorisent la remise en mémoire.

Cet atelier suscite aussi à l’intérieur de l’institution des rencontres, des échanges, fait du lien : échange de recettes ; participation au marché de Noël. Avec la dégustation de nos produits, les jeunes sont valorisés. Ils peuvent rendre compte de leur travail.
Vie, mouvements, diversité, échanges... cet atelier suscite tout cela. C’est le contraire de l’immuabilité, la non communication et tous les sentiments négatifs, mortifères pouvant être déclenchés face aux troubles autistiques.

A Seuilly le 23 septembre 2008
Colette Pied

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