Blog-Tone : Mamie Ginou (suite) 1 janvier 2009

vendredi 2 janvier 2009, publié par Michel Balat


Le Grand Voyage de Mamie Ginou

par Ginette

Bon… je l’ai fait… ben oui le grand voyage… Mamie Ginou est morte le 31 Octobre.

Cela aurait pu se passer fort bien. J’étais assise dans ma chambre et je regardais le cimetière qui jouxte la MRMMPT se transformer en un vaste champ de chrysanthèmes.

Chaque année le cimetière vit… ça commence début Octobre : balais-brosses, eau de javel, détartrant, décapant… presque toutes les tombes ont droit à leur toilette annuelle.

Puis vers la mi-octobre arrivent les premières fleurs… celles-là je ne les aime pas… Elles sont en pur plastique garanti à vie. J’ai toujours pensé que mettre de l’éternel dans un cimetière c’était faire preuve de mauvais goût.

A partir du 26 octobre ça devient vraiment intéressant… et fort joli… Des charrettes entières de chrysanthèmes frais, des jaunes, des mauves, des blancs et autres couleurs qui transforment le cimetière en arc-en-ciel.

De ma fenêtre je devine les propos des généreux donateurs de fleurs… ils n’ont pas changé depuis que j’accompagnais ma grand-mère dans ce même cimetière sur les tombes de mes arrières-grands-parents, mes grands-oncles et tantes et je ne sais qui encore.

Et de déplorer la mode des pomponnettes qui remplacent les chrysanthèmes à grosses têtes et de trouver que cette année la Toussaint coûte cher. Plus cher que l’an dernier pour des têtes mauves de plus en plus rares et petites.

J’étais donc bien installée, évitant de regarder la 3ème rangée à gauche à partir du monument aux Morts pour la Monarchie… C’est là que Papy, mon mari, repose depuis 15 ans, ce n’est pas la tristesse qui me fait éviter sa dernière demeure c’est les mauvais souvenirs… Pas commode mon mari et à l’époque pas question de divorcer…

J’ai tout supporté, aussi quant il est parti j’ai vraiment dû faire des efforts pour sembler triste… Une veuve joyeuse ça ne se fait pas c’est pire que d’être divorcée !!!… Cela fait 15 ans qu’il est parti Papy, j’ai enfin pu profiter de la vie.

Quelle étourdie je fais… je n’ai pas encore les papiers demandant à être incinérée et mes cendres dispersées au jardin des souvenirs…

Pas question d’aller rejoindre Papy…

Je me consolais en pensant que j’en avais parlé à Gino un de mes petits-fils… mon préféré (ça je ne devrais pas le dire, ni même le penser… une grand-mère respectable aime tous ses petits-enfants de la même façon… comment cela est-il possible ???)

Bon, j’espérais qu’il viendrait le lendemain et m’aiderait à écrire mes dernières volontés.

J’en étais là de mes pensées lorsque je me suis sentie lasse… très lasse… Le cimetière perdait ses belles couleurs et la TV qui hurlait dans la chambre d’à côté fit moins de bruit.

Je me suis allongée, ma très chère Léonie étonnée de me voir couchée à une heure non autorisée a appelé l’infirmière.

L’infirmière était occupée à remplir les dossiers de certification attestant que les pensionnaires de la MRMMPT étaient non-morts. C’était très important ces papiers… ça justifie des sommes réclamées à l’Administration et aux héritiers pour l’entretien des vieux.

Alors l’infirmière n’avait pas envie d’avoir à recommencer ses certificats de non-mort et elle a ignoré l’appel de Léonie qui a réussi à se déplacer jusqu’au téléphone d’urgence obligatoire dans chaque couloir et à chaque étage de la MRMMPT.

Dès que l’on décroche le combiné on est directement en relation avec la Gendarmerie qui transfère l’appel au SAMU ou aux Pompiers ou aux Pompes Funèbres…. selon la disponibilité des uns et des autres.

J’ai pas eu de chance… au SAMU ils s’ennuyaient et craignaient pour le budget de l’année prochaine calculé en fonction du nombre de déplacements et de victimes en tous genres ramenées vivantes à l’hôpital… Eh oui, les gens du SAMU ils savaient que de leur travail dépendait la survie du service de réanimation !!!

Quand ils sont arrivés dans ma chambre Mamie Ginou était déjà morte… Eux ils ont fait leur boulot et ils ont fait comme si j’étais un organisme vieillissant atteint d’un subit accès de finitude.

Comme j’étais déjà morte et que je ne sentais rien… ils ont sorti le grand jeu : intubation, perfusions, électrodes électro-magnétiques, massage cardiaque…. J’aurai bien aimé que le jeune médecin du SAMU me fasse le bouche à bouche mais je n’avais plus 20 ans… ça ne l’a pas intéressé… Moi j’avais envie de rire mais je ne pouvais pas j’étais déjà morte…

L’infirmière est arrivée au milieu des tuyaux et des flacons, elle était très en colère et demandait constamment si elle devait recommencer ses avis de certificats de non-mort.

Le chauffeur du SAMU s’est bien amusé, il a grillé tous les feux rouges et les stops pour m’amener dans le service de réanimation… où j’ai enfin été déclarée morte après que l’on a vérifié la validité de ma carte Vitale et mon affiliation à la Mutuelle Pré-Avis.

Le chef de la réanimation… il était drôlement content et il a déclaré que j’avais occupé un lit de son service durant 24h. Il a même pensé à facturer le forfait repas-repassage-ménage à ma Mutuelle.

Puis tout est allé très vite la chef infirmière a appelé les employés de la morgue et la MRMMPT qui a prévenu mes proches. Ils n’ont pas réussi à joindre Gino le jour même, il était au tribunal pour son 3ème divorce… un échec terrible pour lui… il avait décidé de « faire le mort » en débranchant son téléphone.

Quand j’ai compris que Gino ne serait pas là pour discuter de l’avenir de ma mortelle dépouille, j’ai su que je finirai dans le trou avec Papy. L’idée de passer l’éternité avec celui qui m’avait rendu malheureuse durant 52 ans m’a glacé le corps… je n’ai pas eu à souffrir de la table réfrigérante.

Mes proches ont trouvé que c’était une bonne idée de mourir en une veille de Toussaint. Grosse économie et de fleurs et de déplacements… vu qu’ils étaient tous en route pour les différents cimetières. Comme la Toussaint tombait un jeudi cette année-là et qu’ils avaient un long week-end ils ont décidé de mon enterrement pour le samedi 3 novembre (le jour de la St Hubert).

Vu le peu de temps entre ma mort et mon enterrement, ils ont décidé de faire un enterrement « express », il n’y avait pas le temps de prévenir grand monde… pas question d’envoyer de faire-parts… juste un avis dans la presse locale.

Gino est arrivé le Vendredi tout chamboulé sa calculatrice à la main pour tenter de savoir ce qu’il lui restait par mois après le paiement de 5 pensions alimentaires dont il était redevable.

Il a bien tenté de dire à ses parents, ses oncles et tantes que je voulais être incinérée… personne n’a pris le temps de l’écouter. Et puis il était tellement triste mon pauvre Gino que ça me donnait envie de pleurer avec lui.

A défaut de me faire incinérer, il a tenté de m’organiser de grandes funérailles… impossible… tout était déjà décidé : cercueil le moins cher, service funèbre rapide, pas de fleurs (il y en avait déjà plein le cimetière avec la Toussaint ).

Ce samedi 3 novembre, j’ai donc rejoint mon défunt mari en notre dernière demeure.

Texte de Ginette approuvé par le Dr O’Gino


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