Blog-Tone de Ginette : Une vie de peuplier, Lundi 12 janvier 2009

lundi 12 janvier 2009, publié par Michel Balat


Une vie de Peuplier

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« C’est très beau un arbre dans un cimetière. On dirait un cercueil qui pousse » Pierre Doris.

Moi je n’ai pas eu cette chance, ma vie ne s’est pas déroulée dans un cimetière. Jamais personne n’est venu me dire que j’étais beau.

J’ai vu le jour il y a 28 ans, c’était en 1980. De cette année, il n’y a rien de remarquable à retenir. La France ne votait pas, ne se mettait pas en grève. Le Président de la République goûtait aux joies du Pouvoir, il avait bien raison, en 1981 il ne serait plus Président, ce qui le rendra très triste.

1980 a quand même vu la mort de Jean-Paul Sartre (le 15/4/80 à l’âge de 75 ans), de Joe Dassin (le 20/8/80 à l’âge de 42 ans), de Tex Avery (le 26/8/80 à 72 ans). . . . . . . . et surtout celle de John Lennon (le 8/12/80 à 40 ans).

Pour le reste, Lech Walesa créait le syndicat Solidarnosc et Indira Gandhi revenait au pouvoir.

J’ai donc vu le jour en France. . . . . . . . . Peuplier du genre « peuplier tremble » (=populus tremola). . . . . . . Les Humanoïdes nous ont dénommé ainsi parce que nos feuilles bougent au moindre courant d’air. Eux, les Humanoïdes. . . . . . ils tremblent dès que le vent se lève, ils ont peur que l’on endommage leurs toitures, leurs voitures, leurs lignes électriques. . . . . . . bref tout ce qui nous gâche le paysage.

Ma naissance n’a pas été très romantique. . . . . . . . . je suis né par bouturage. Ma naissance n’a donc rien à voir avec la sexualité quelconque de mes géniteurs. Il n’y a pas besoin d’un peuplier mâle et d’un peuplier femelle. . . . . . . . .

Philippe et Martine (nés en 1958 et cette année-là, ces 2 prénoms se donnaient beaucoup) âgés de 22 ans venaient de faire l’acquisition de la maison de leurs rêves. . . . . . . . . . . une ancienne ferme au fin fond de la France profonde. . . . . . . . . Enfin pas vraiment parce qu’ils avaient choisi d’habiter à moins de 15 km d’une ville moyenne pourvue de tous les commerces et de lieux de distractions. Leur jardin leur donnait une vue imprenable sur l’infini et cet infini leur donnait le vertige. Ils décidèrent donc d’ajouter au grillage une « clôture verte ». Non loin de chez eux, ils avaient repérer de superbes arbres dont ils ignoraient d’ailleurs le nom. Le fermier voisin leur dit comment on pouvait « bouturer ». Il leur expliqua tout simplement que dans la nature végétale, on pouvait cloner à l’infini. Ils clonèrent donc pas moins de 30 « peupliers tremble » : 10 à gauche, 10 à droite, et 10 au fond du jardin.

Philippe et Martine aimaient la symétrie. Quant à leur ancienne ferme, elle ressembla bientôt à un transformateur électrique. . . . . . . . . une ferme à la campagne, pas loin de la ville. . . . . . . . . ils décidèrent que tout serait électrique : le chauffage, l’eau chaude, le four etc. . . etc. . .

Rapidement nous vîmes naître Aurélie en 1982 puis Julien en 1985.

La ville « tous commerces et loisirs » n’étant qu ’à 15 km, le dernier fermier du pseudo-village décida de prendre une confortable retraite en vendant ses terres agricoles en terrains à bâtir.

Philippe et Martine en plus de 2 enfants et 30 peupliers écopèrent donc de nombreux voisins. Cela ne fut pas pour leur déplaire puisque pour desservir le lotissement, on construisit une superbe route et des trottoirs. . . . . . . . . les voitures et les chaussures n’étaient plus constamment sales.

A nous les peupliers, personne ne nous a demandé notre avis et nous nous sommes adaptés au monde « moderne ».

Notre torture commençait en mai. . . . . . avec le bruit infernal des tondeuses. . . . . . . et pire la fumée du barbecue et tout ce qui y grillait.

Nous nous vengions à chaque printemps en inondant l’intérieur des maisons de nos « chatons » dès qu’une fenêtre était ouverte. . . . . et oui les fleurs , de peupliers s’appellent des chatons !!!!!.

A noter que personne ne dans le quartier connaissait ce détail « végétal ». . . . . . même Philippe et Martine qui chaque année devaient affronter la colère de quelques ménagères pointilleuses et fanatiques de l’aspirateur.

«  il y a deux sortes d’arbres : les hêtres et les non-hêtres »
Raymond Queneau.

7 ème à gauche. . . . . . 7 est un chiffre biblique. . . . . gauche, ça correspond aux tendances politiques du quartier. . . . . . . Philippe et Martine donnent dans « le social ». . . . . . . A gauche, à droite, ils apprennent tout du monde enseignant. . . . . . derrière et devant, ils ne parlent que de collectivités territoriales.

Très vite, je me suis aperçu que j’aimais les heures où il n’y avait personne ni à droite, ni à gauche, ni devant, ni derrière. Durant 10 ans j’ai calculé les horaires des uns et des autres, et je redoutais les ventres ronds annonciateurs de congés maternité, paternité, de grossesse pathologique (difficile à comprendre lorsque l’on a vu le jour par bouturage !!!!!).

Renseigné par le fermier-retraité-riche de terrains à bâtir. . . . . . Philippe a employé les ouvriers du CAT (Centre d’aide par le travail) local pour nous élaguer 3 fois en 10 ans pour que l’on atteigne 6 à 8 mètres.

J’aimais bien la compagnie des élagueurs du CAT, beaucoup plus drôles que mes propriétaires et leurs voisins et leurs éducateurs. Un rien pour les faire rire ou pleurer, et souvent les deux en même temps. Heureusement qu’ils étaient là lors des séances d’élagage parce qu’à chaque fois, j’ai bien cru mourir de douleur. Quelle torture de sentir mes branches tronçonnées, sciées, tombant à droite, à gauche, devant, derrière. . . . . . . . Branches aussitôt ramassées et avalées par un broyeur pour laisser la pelouse intacte !!!!!!

A peine remis de mes amputations, il fallait que j’assiste au broyage de mes membres !!!!!

A 10 ans, je mesurais donc 9m50 et je n’avais pas fini ma croissance. Philippe et Martine et les autres semblaient nous avoir presque oubliés. . . . . . . nous faisions partie du décor et il n’y avait plus personne pour s’extasier sur notre bonne santé. Les enfants du quartier grandissaient, en 1995 Julien s’est vu offrir une chienne. . . . . . . . une bête pleine de vie, qui ne ratait jamais une bêtise, et courait après tout ce qui pouvait se manger.

Une brave bête que l’on conduisait tous les 2 mois chez le coiffe-toutou pour la faire tondre. . . . . elle en revenait à chaque fois triste et embaumant le shampooing. . . . . . elle qui ne ratait jamais une flaque glauque pour s’y rouler !!!!!!

Léonie (c’était son nom), je la plaignais à chaque fois qu’elle disparaissait chez le coiffe-toutou et je me disais que j’étais un peuplier heureux. On m’avait élagué 3 fois en 10 ans et depuis on m’ignorait. . . . . . . elle. . . . elle devait subir la tonte (la honte !!!!!!!) tous les 2 mois.

Dans le quartier, il y avait aussi pas mal de chats. . . . et de chattes. . . . . quel vacarme lorsqu’ils s’aimaient. . . . . . je regrettais de n’être qu’un végétal bouturé et bouturable.

J’ai vu aussi quantité d’oiseaux se percher sur mes branches : des moineaux, des merles, des rouge-gorges, un superbe pic-vert. . . . . . .

J’aimais beaucoup le coucou qui mettait Martine très en colère parce qu’il la réveillait à 5h35 très exactement. A chaque printemps, elle se promettait d’acheter une carabine, ce qui faisait hurler d’horreur tout le quartier.

Nous n’étions pas les seuls arbres, chacun des propriétaires avait tenu à arborer son jardin. Certains s’étaient même rendu dans des hyper-machins spécialisés où l’on ne vendait que cela. J’ai assisté à la plantation de pruniers, de pommiers, de noyers, de saules pleureurs, de marronniers et de sapins (un après chaque Noël dans chaque jardin). Il y avait aussi de plus en plus de fleurs en parterre s bien rangées, avec conscience certains avaient même pensé mettre jonquilles et tulipes au pied de chacun de leurs arbres.

Je m’étais fait à cette nature bien ordonnée, j’y trouvais même un certain repos. . . . . . c’était rassurant la chronologie des floraisons. Les perce-neiges puis les primevères, les jonquilles, les tulipes etc. . etc. . .

J’étais donc un peuplier épanoui et heureux. Certains enfants du quartier
étaient devenus des adolescents, et pour leur assurer plus d’autonomie, on leur offrit des scooters. . . . . . . . une nuisance difficile à apprivoiser surtout lorsqu’ils décidaient de se réunir pour bricoler leurs mortels engins.

«  Les arbres ont des feuilles en été pour se garantir du soleil »
Francis Picabia.

Comme tous les arbres, j’étais habitué aux vents d’automne, aux rafales d’hiver, aux bourrasques de printemps et aux orages d’été.

C’est en décembre 1999 que j’ai vraiment eu peur. Pourtant rien ne semblait aller mal. . . . . . . dans le quartier, ils préparaient tous une fête pour le passage au 21 ème siècle, ils craignaient seulement pour leurs ordinateurs. Ils n’avaient que 2 mots à la bouche :fête et bug. . . . . . . . . Les gens de la météo avaient bien vu venir la « CHOSE » mais ils pensaient que c’étaient leurs ordinateurs qui buggaient avant l’heure, et ils n’étaient pas nombreux au travail. . . . . . . . . . . . et ceux qui y étaient ne pensaient qu’à la fête du 31 décembre.

L ’an 2000. . . . . . l’an 2000. . . . . . . l’an 2000. . . . . . . . . on y était à J-5. C’est alors que la France connut une des pires tempêtes du siècle. 88 morts, des dizaines de milliers d’arbres déracinés, 3, 5 millions de foyers privés d’électricité, plus de 12 milliards d’euros de dégats.

Là, j’ai vraiment eu peur : peur que mes racines ne s’arrachent de la terre, peur de mes voisins et puis j’ai perdu beaucoup de branches, c’était pire qu’un élagage. Nous avons résisté. . . . tous les 30. . . . . pas une chute. . . . . Par contre notre géniteur commun est tombé sur la ligne EDF, et le quartier est resté 4 jours sans chauffage, sans ordinateur bref sans électricité.

Philippe et Martine avaient eu très peur. . . . . . . . 30 peupliers avec un vent à 130 km/h. . . . . . . . . ils se disaient qu’ils avaient eu beaucoup de chance. Les mois qui suivirent, ils invitèrent de nombreuses fois leurs voisins comme pour se faire pardonner, et aussi créer un collectif qui demanda au distributeur d’électricité d’établir un réseau plus solide, capable de supporter la chute d’un peuplier.

Ils y mirent tellement d’énergie que le distributeur d’énergie céda à leur demande et installa de nouveaux poteaux et câbles plus gros et plus solides.

Mais à partir de cette date, l’ambiance n’était plus la même. . . . . . . . les enfants devenus grands détestaient la campagne et rêvaient de bitume. Leurs parents trouvaient leurs maisons trop grandes, leurs jardins trop vastes etc. . etc. . Tous étaient maintenant équipés d’insert. . . . ils brûlaient du bois pour consommer moins d’électrons. . . . . . Moi l’odeur du bois brûlé me rendait malade. . . . j’étais malade 6 mois sur 12.

Puis il y eut d’autres tempêtes moins meurtrières certes mais des tempêtes quand même.

Ils étaient plusieurs dans le quartier à penser à une guerre « climatique ». ils disaient que les avions et les bombes, ce n’est pas très discret et que cela coûte cher. . . . alors qu’un gros nuage par ici, un petit coup de vent par là, c’est aussi efficace et ça ne coûte rien.

Puis il y eut 2003 et sa canicule. . . . . . . . vrai que j’ai souffert cet été là. . . . une chaleur là-haut. . . . . . . et une soif dans mes racines. . . . . . . . . . mais quel silence et quelle paix !!!!! volets baissés et fenêtres fermées toute la journée. . . . . . . personne sur les pelouses grillées et tous se retenant de bouger. . . . . . un paradis pour les peupliers !!!!!

Tempêtes et canicule eurent raison de mon avenir. Philippe, Martine et leurs voisins, estimèrent qu’ils n’étaient pas raisonnable d’avoir des arbres aussi hauts près des habitations.

«  La mort, c’est tellement obligatoire que c’est presque une formalité  »
Marcel Pagnol.

Le quartier se mit donc en quête de massacreurs de peupliers les moins chers de la région. Il n’y avait pas beaucoup de concurrence, à croire que le métier de bûcherons des villes, ça n’existe pas.
A la veille de l’hiver 2007-2008, Philippe eut connaissance d’un jeune entrepreneur qui acceptait tous les travaux extérieurs. Je m’étonnais de me prendre d’amitié pour ce brave et courageux jeune homme. . . . . . sûr qu’il était dur à la tâche, mais en même temps capable de saluer la beauté des arbres, des fleurs et des vieilles pierres. Il se proposa pour abattre les 10 peupliers de gauche plus les 10 de droite. . . . . . . les 10 du fond n’avaient pas lieu de disparaître puisqu’ils ne pouvaient causer aucun dégât alentour en cas de chute.

Il dit qu’il viendrait avec 2 autres élagueurs, ébrancheurs, abatteurs d’arbres, et qu’il leur faudrait une semaine de travail. Nos branches seraient broyées, le tiers supérieur de nos troncs vendu pour être transformé en pâte à papier, le tiers médian débité pour alimenter inserts et autres feux à bois, le tiers inférieur intéresserait sans aucun doute la scierie locale.

Je ne fus pas effrayé par tous ces macabres détails, je commençais à me sentir vieux, et je sentais en mon tronc quelques bestioles qui me rongeaient de l’intérieur. Élagages et tempêtes m’avaient appris à apprivoiser la douleur. . . . . . le plus pénible, ce fut le bruit de cette folle semaine de novembre 2007.

Tronçonneuses, broyeur, camions et remorques. . . . impossible même d’entendre nos tueurs se parler.

Le tiers supérieur de mon tronc fut rapidement débité en petits morceaux puis cuit avec de la lessive caustique puis passé au défibreur. . . . . . . j’étais devenu une pâte à papier rapidement transformée en feuilles. . . . . . . feuilles vite imprimées de toutes sortes de publicité pour les super-machins spécialisés ou non. . . . . bref une partie de moi-même vint remplir la boite aux lettres de Philippe et Martine. Le tiers médian de mon tronc fut débité en tronçons de 50 cm, et stocké pour séchage avant d’alimenter les inserts et feux à bois du quartier. . . . . . ça me faisait plaisir d’aller réchauffer les maisons de mon quartier. . . . . . je me demandais simplement si, en proie aux flammes, l’odeur du bois brûlé me rendrait aussi malade que par le passé.

Le tiers inférieur de mon tronc eut une destinée plus aventureuse. Arrivé à la scierie, je fus débité en planches empilées et rangées en attendant un acquéreur. Un jour, j’ai eu la visite d’un « drôle de citoyen ». Il disait qu’il était « pompe funèbre » et il cherchait du bois pas cher.

Il expliqua avec détails que la mode chez les morts-humains était à l’incinération, et qu’il avait reçu de nouvelles directives. . . . . il devait proposer à ses clients des cercueils faits de planches de 18 mm d’épaisseur maximum.

Il avait entendu parler que des citoyens de ce monde trouvaient ridicule un cercueil pour incinérer leurs morts. Dans bien des pays, les corps étaient brûlés sans cercueil pour limiter la pollution et le gaspillage du bois.

Bref, il avait peur parce que les cercueils lui rapportaient beaucoup d’argent.

Il avait aussi entendu parler d’un inventeur génial qui venait de mettre au point un « éco-cercueil ». . . . . . . carton recyclé, colles végétales, et peintures à l’eau. . . . la mode était au « mourir propre », et l’éco-cercueil pourrait bien un jour ruiner en partie les pompes funèbres et l’industrie du bois.

Il avait eu l’idée d’organiser des journées « promotions » !!!! Il avait acheté quelques encarts dans la presse locale et fait fabriquer des affiches apposées dans les hôpitaux et les cliniques sans oublier les fleuristes et les entreprises de transports sanitaires.

Dans la presse et sur les affiches, on pouvait lire :

« Profitez des promotions »

« Prix d’enterrement défiant toute concurrence »

« Dimanches et jours fériés sans majoration de prix »

Moi, la planche de peuplier de 18 mm, 3 ème rang, 7 ème stère, je trouvais ce dernier argument surprenant. . . . . cela voulait dire que d’autres professionnels de la mort demandent plus cher à ceux qui ont l’audace de mourir en dehors des jours ouvrables.

Excité par autant de projets et d’adversité à venir, notre homme fit l’acquisition d’un stock de planches-peupliers-locaux-18 mm d’épaisseur. Il aimait le peuplier parce que ce bois se prête bien à la falsification. Peuplier façon merisier, façon chêne, façon orme, façon bois exotique à décliner dans toute la gamme des cercueils pour incinérations : « Pensée » ou « Souvenir » ou »Nostalgie » ou Mémoire » !!!!!.

Il commanda donc le tiers inférieur de mon tronc et se promit d’ajouter aux encarts publicitaires :

« demander à voir nos cercueils fabriqués en bois d’origine locale ».

Quelques mois plus tard, par la magie des séchages, des étuvages, bains anti-parasitaires, et des mains d’un ébéniste doué, j’ai rejoint d’autres cercueils dans un hall d’exposition.

Je m’appelle désormais « Mémoire », je suis en peuplier façon chêne clair. Je suis assez fier de moi, j’ai belle allure même si mes voisins non destinés à l’incinération ont été fabriqués en des bois beaucoup plus luxueux.

À Jane, mon Amie.

Françoise Pierens

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