Blog-Tone du 16 novembre 2005 : obstruction (et déni) 5

jeudi 17 novembre 2005, publié par Ian Balat


Obstruction et déni

Le grand escogriffe a annoné son discours devant une vingtaine de millions de français. Un étonnant discours de synthèse.

Analyser les « événements » des banlieues a été pendant quelques jours décrété sport national. Deux équipes s’affrontaient. La première soutenait que tout ceci était une question de valeurs, quand la seconde répétait inlassablement qu’il n’en était rien, tout ceci était social. Quelques francs-tireurs tentaient des synthèses, quelques tireurs d’élite le contre-pied. Une nouvelle fois, Emmanuel Todd semblait être le plus perspicace. Dans un long entretien accordé au Monde, il revenait sur les ressorts cachés de cette crise dont les événements actuels marquent le troisième temps. Avril 2002, Mai 2005, Novembre 2005 : défiance vis-à-vis des élites, « révolte » de la petite bourgeoisie d’Etat, demande de reconnaissance. Pour faire simple. Le grand intérêt de tout ceci était de rappeler, pour les cancres du fond, que le politique, c’est la réification des rapports sociaux, que régulièrement ce qui est caché ressurgit avec plus ou moins de violence, tout dépend de la force de l’obstruction.

Pourtant, ce semble être le déni de reconnaissance de l’existence d’individus dans les banlieues pauvres des grandes agglomérations françaises (et européennes) la cause immédiate du déclenchement de cette crise. Anonymat des premières victimes, anonymat de la foule des casseurs, anonymat des victimes des violences, anonymat des responsables... ça fait penser furieusement à La foule des zéros de Grosz. Ce processus de désindividualisation contredit définitivement la théorie (de droite) de la crise des valeurs. Ne pas reconnaître des valeurs partagées par des personnes qui vivent dans des lieux clos, ce que sont les banlieues, c’est reprendre la vieille formule raciste des « arabes analphabètes » des colonies : ils ne parlent pas français, ils sont analphabètes.

Les « valeurs » partagées, comme le remarquait Todd, sont les mêmes, en fin de compte, dedans et dehors. C’est la reconnaissance de ce fait qui empêche de comprendre le fond de la crise que traverse la société française depuis la fin du millénaire. La nouvelle délimitation des domaines de l’Etat semblait faire plus ou moins l’unanimité, mais seule ce que Todd appelle l’élite (20% de la population française au capital culturel, social et économique élevé) soutenait ce processus « nécessaire à notre temps. » Quand le « peuple » (quintiles inférieurs) prend la parole, il n’a plus besoins d’oracles pour être compris. Les actions sont directes. Nos oracles, mais après tout ils n’ont toujours fait que cela depuis les temps immémoriaux, interprètent pour le compte de leurs maîtres le charabia de l’étrange divinité enfermée dans le temple.

Étonnant discours de synthèse disais-je. Et si nos dirigeants vivaient eux-mêmes le fantasme de leurs fonctions ? Et si eux-mêmes finissaient par croire que tout ceci était bien réel ? Qui sont tous ces gens que l’on appelle français après tout ? Tout ce que nous vivons est enfermé dans notre langage. Jack London avait écrit un roman fabuleux (fable) Star Rogue, celui d’un homme qui revivait ses vies antérieures quand son corps était comprimait par une camisole. N’en sommes nous pas là après tout, tellement comprimés que nous sommes obligés de fantasmer nos vies.

Et un jour... 400 ans, ça paraît long tout à coup.


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