Canet, le 05 mars 2007 Le moment de l’interprétation est un acte de production d’un mot de passe

lundi 5 mars 2007, publié par Michel Balat


Canet, le 05 mars 2007

Le moment de l’interprétation est un acte de production d’un mot de passe

M. B. : Le 5 mars 2007 donc. Je vous rappelle que depuis longtemps déjà nous essayons d’approcher la question du symbole. L’année dernière nous avions ratissé du côté de la fonction iconique, de la fonction indiciaire, mais je vous avais dit ici que pour toucher la fonction symbolique il fallait reprendre énormément de choses, et c’est ce qu’on a fait cette année : on a tourné autour de la structure-même de la sémiose avec des interprétants dynamiques, immédiats, etc., enfin tous ces machins-là, et il me semble que maintenant on devrait quand même être prêts à aborder la question du symbole.

Alors pourquoi c’est si compliqué ? Si Peirce était là, il nous dirait peut-être que c’est de la rigolade, mais il me semble que c’est compliqué pour la raison suivante : c’est que la tiercéité est auto entretenue, c’est-à-dire, qu’il n’y a rien au-delà, et comme il n’y a rien au-delà, on est vraiment dans quelque chose qui est dans un mouvement constant de constitution.

On sait bien que c’est un des problèmes devant lequel nous sommes tous. Par exemple, hier, il y avait une petite réunion, et on discutait de la vérité : est-ce qu’il y a quelque chose comme la vérité ? Alors c’est terrible cette question parce que, précisément, la vérité, elle passe, elle ne fait que passer. Il n’y a rien qui nous permette de dire, de nous garantir que là, on tient la vérité : rien au delà.
Lacan avait exprimé ça à sa façon : « Il n’y a pas de métalangage ». Alors bien sûr, du coup, je me souviens de la dame qui faisait le petit Robert… Comment s’appelle-t-elle ?

Public : Josette…

M. B. : Oui, Josette Rey Debove, voilà. Eh bien, Josette Rey Debove était une femme très sympathique, chouette comme tout, et alors que je lui disais : « Mais enfin, il n’y a pas de métalangage ! », elle me répondait : « Mais ne me dis pas des choses comme ça, malheureux ! moi, je vis de ça, je vis du métalangage, je fais un dictionnaire. ». Alors évidemment il faut trouver quand même un accord là-dessus. Mais, en même temps, elle savait bien, puisqu’elle faisait un dictionnaire qu’il y a pas de référence ultime : elle savait bien qu’il n’y a pas un dictionnaire des dictionnaires ! Il y a pas quelque chose qui vienne expliquer les clefs du dictionnaire, puisque rentrer dans un dictionnaire c’est y rentrer avec une connaissance suffisante de la langue, sans quoi vous comprenez que dalle !

Par exemple, quand j’étais jeune, et que je faisais des mathématiques, il y avait le groupe Bourbaki, qui était un groupe qui a été très célèbre. Ça existe toujours, d’ailleurs. C’étaient des gens de l’École Normale Supérieure qui avaient décidé collectivement de s’appeler Bourbaki . Et on ne savait pas qui était chacun (quoique… !) parce que personne ne signait de son nom, mais il y avait les plus grands mathématiciens de l’époque réunis dans ce groupe ; ils avaient décidé de refonder les mathématiques, c’est-à-dire essayer de faire en sorte que les mathématiques puissent partir de rien et les créer. Et, je me souviens, j’étais alors en plein boum mathématique, ils avaient reconnu leur échec : on ne peut pas faire de mathématiques s’il n’y a pas un langage qui est déjà là, c’est impossible.

Ils avaient essayé de faire au maximum : c’était l’hyperformalisation. Je ne sais pas si vous vous souvenez, vous avez dû apprendre à l’école les ensembles avec les patates et tous ces machins-là, la réunion, l’intersection, qui provenaient de l’esprit Bourbaki, qui pensaient avoir trouvé le fin du fin de l’histoire. Donc on voit bien : où qu’on se tourne, il n’y a aucun référent ultime du sens ou de la signification ! Quand vous dites quelque chose, vous êtes suspendu à quelque chose d’autre que vous ne connaissez pas nécessairement et qui n’est pas solide ! Dans la tiercéité on peut dire qu’on ne se meut pas dans un terrain solide, c’est ce qui fait l’extrême complexité de l’abord de la question du symbole. Rappelons-nous que l’interprétant se conjugue au futur ! À mon sens, c’est ça le point nodal : le symbole est en quelque sorte le résumé de toute cette position, puisque le symbole prétend a minima représenter quelque chose. Mais on n’est jamais vraiment sûr… J’ai mon exemple fameux : « Passe moi le sel », donc je vais pas vous le redire… est-ce qu’on parle du sel ? C’est même pas sûr qu’on parle du sel dans ces cas-là…

(…)

titre documents joints


Dans la même rubrique
SPIP 3.0.17 [21515] | XHTML 1.0 | CSS 2.0 | RSS 2.0 | Espace privé
Visiteurs Jour: 144 (726764)