Canet, le 06 octobre 2008 L’univers du discours

samedi 28 décembre 2013, publié par Michel Balat


Canet, le 06 octobre 2008-

L’univers du discours

M. B. : Nous sommes le 6 octobre 2008. Avant de reprendre, j’aimerais vous raconter une petite histoire. Mercredi dernier, j’étais à Paris, j’entamais mon chemin pour aller à Sainte Anne, solitaire avec mes rêveries, quand tout à coup, un type se jette sur moi et me dit « Ah, je voulais vous voir ! Je suis sculpteur, je fais des films et samedi 4 octobre, je suis à Cerbère au festival du court-métrage, mon film est programmé à 10h. ». On va voir le film en question. Il me dit qu’il ne s’agit pas d’un court-métrage, mais d’un film court, il a raison, c’est différent, son film dure quatorze minutes quatorze secondes ; on a vu aussi un court-métrage époustouflant qui durait quarante cinq minutes. Il assiste au séminaire d’Oury de façon régulière parce qu’il se reconnaît pleinement dans ce qui s’y raconte, il s’appelle Côme Mosta-Heirt, il est sculpteur et fait des installations. Dans son film, il est sur l’écran, avec des ampoules autour du cou qu’il doit allumer derrière lui, il demande de l’aide et fait des essais, par exemple, les ampoules sont suspendues dans un coin de la pièce et il dit qu’il faudrait une chaise à tel endroit de l’espace ; à un autre moment, il tient un bâton qu’il pose contre un mur, « Juste, c’est ça qu’il faut ! ». La tonalité générale est celle de l’humour et de la dérision, c’est l’artiste qui trouve enfin la place exacte qu’il cherchait pour l’objet. Pendant tout ce temps, il donne des ordres à un type qui tient la caméra, et du coup, quand le type doit bouger, la caméra bouge un peu. Il lui dit qu’il devrait mettre la chaise à tel endroit, etc. On se rend compte très rapidement par cette invention qu’il fabrique de l’espace, on voit de la profondeur. De façon générale, les films projettent la profondeur sur l’écran, on a l’impression de la voir, mais là, on est immergé dans celle-ci, parce qu’en s’adressant au cameraman-assistant, il donne un au-delà de l’écran qui de façon générale n’est pas visible.

D’autre part, l’arrangement de tous les objets qu’il réclame n’est pas vu par le spectateur : quand il dit qu’il faudrait poser le tabouret à tel endroit, qu’il faudrait poser un morceau de bois à tel autre, rien n’est visible, ou alors ce sont des morceaux, des bouts, des bribes, les objets sont constamment hors champ, lui est au centre de l’organisation, mais sa présence est souvent réduite à l’apparition d’une partie du corps, d’un bout d’oreille… Il fabrique de l’espace en profondeur, en trois dimensions, en mettant les objets hors champ, en les faisant vivre comme s’ils étaient indispensables à la scène, les choses changent quand une chaise est installée, même si on ne la voit pas. On voit comment l’interaction des signes a lieu quand bien même les signes ne sont pas vus par nous et je trouve ça absolument prodigieux. Le cadre a l’air de tout fermer mais ce n’est pas le cas. Il ne cherche même pas à totaliser quoi que ce soit, mais toutes ces bribes sont réunies sur l’écran, même si on ne les voit pas. Le film s’intitule Haro l’artiste. Quand la caméra se déporte, on ne voit plus qu’une partie de sa joue, ou une oreille, ou ses mouvements gênés par une grande pancarte, le corps est vivant dans ce qui est représenté

Lundi dernier, j’ai parlé de la question du corps en tant que corps des signes et j’ai trouvé inouï que ce bonhomme présente dans son film exactement ce dont il est question dans cette histoire des tessères. Mais ce n’est pas tout, je vous le donne en mille, à la fin de la projection je vais vers lui, et je lui dis « Formidable ! » et lui me répond : « Oui, je sais et si je vous ai demandé de venir c’est parce que je savais que pour vous ce serait formidable. ».

J’ai trouvé ça magnifique, je me dis qu’on pourrait le faire venir dans le cadre d’ « une journée avec » à Canet. Il suffit de voir le film pour comprendre que le narcissisme est un peu exclu. Pendant les quatorze minutes intenses que dure le film, je me disais que la question des tessères était mise en scène totalement, on y voyait leur solidarité. Quand je vous parle de tessères, vous avez l’idée de tessères sonores, de vibrations qui font vibrer votre tympan, mais on en oublie cette dimension du corps. L’écran de la parole nous masque généralement ce qui est présenté par cet artiste, à savoir les agencements des tessères corporelles. Je me disais qu’on avait là une des plus belles façons de voir les tessères. Il s’agit d’agencements qui nous permettent de voir quelque chose sur l’écran qui permet la parole, finalement, ce type touche au langage.

(…)

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