Canet, le 07 juin 2010. Logique du vague, logique du général : le singulier.

lundi 7 juin 2010, publié par Michel Balat


Logique du vague, logique du général : le singulier

Canet, le 07 06 2010

M. B. : Nous sommes le lundi 7 juin 2010, ah…

Public : (brouhaha)

M. B. : Ça devient difficile là, quand il y en a qui…

Public : Pardon…

M. B. : On constatait avec quelques uns, qu’habituellement il y a des moments où, très généralement, quand un groupe se réunit comme ça, même si personne n’intervient, il y a un moment de silence. Je disais que ce devait être lié à un phénomène nommé « la loi des séries », je ne sais pas si vous connaissez. La meilleure, et la moins évidente façon de la définir, c’est de dire que la probabilité pour que des événements suivent exactement la loi de probabilité est nulle, que, par exemple si vous jouez à pile ou face, la probabilité pour tirer indéfiniment la succession pile puis face etc. est nulle. C’est pour ça qu’il y a des embouteillages sur les autoroutes, des bouchons ! La répartition statistique sur une portion donnée de la voie n’est jamais réellement uniforme, les voitures vont par paquets, et font un bouchon. Il en va de même pour un groupe : à un moment donné il y a un « paquet » de silence qui s’installe par hasard, enfin suivant la loi des séries, et ce silence tout à coup s’impose. C’est là qu’il faut en profiter et commencer le speech, sinon il faut attendre le prochain et parfois c’est long ! C’est comme sur les autoroutes bouchonnées, vous n’avez pas toujours des bouchons, il y a des endroits où ça roule serré mais sans bouchon, voilà, loi des séries. Avoir pu établir que la probabilité pour que les événements suivent exactement la loi de probabilité est nulle, ça fait partie des choses qui font croire en l’humanité.

Cela dit, aujourd’hui après la parenthèse de la dernière fois, — je ne sais pas ce que vous en avez pensé mais je crois avoir trouvé un truc un petit peu nouveau, mais j’en reparlerai à l’occasion —, je voudrais continuer sur ce que j’avais dit il y a quinze jours. Je me suis fait engueuler par Laurence, qui ne vient plus mais écoute l’enregistrement. Elle me demande avant de prendre l’enregistrement sur son ordinateur si c’était mauvais ou excellent. Ce n’est jamais ni mauvais ni excellent ! C’est comme ça vient ! Là elle m’a dit que, vraiment, on ne comprenait rien à ce que je racontais sur le général, que jusque là elle avait les idées claires et que maintenant elle ne les a plus… Je trouve ça plutôt bien, parce que les idées claires c’est parfois dangereux, enfin il faut faire gaffe parce qu’on a l’impression de comprendre alors qu’on ne comprend rien, on est complètement à côté de tout. Du coup j’étais plutôt pas mécontent.

Alors je vous rappelle brièvement la chose. Je vais vous le faire un peu didactique, ce n’est pas trop mon style, mais enfin… Vous savez qu’il y a trois grands principes qui dominent la logique, vous les connaissez tous les trois, le premier, c’est fondamental, on a l’impression que sans ça on ne pourrait rien faire, ce qui n’est pas faux, c’est le Principe d’identité, qui est très simple, c’est de dire que « A est A ». On pourrait considérer que c’est très clair, que c’est évident, et c’est un peu le problème ! Les principes ont l’air évidents comme ça, méfiez-vous ! Le deuxième principe, c’est le Principe du tiers exclu, c’est celui que j’ai exposé il y a quinze jours, le principe du tiers exclu étant, je vous le rappelle, le fait qu’étant donné un prédicat ou qualité quelconque A, c’est le nom de la qualité, vous y mettez dessous tout ce que vous voulez, et étant donné un objet logique quelconque, ou bien je prédique A ou bien je lui prédique non-A, la manière dont vous l’attribuez, les raisons pour lesquelles vous l’attribuez ne nous intéressent pas. Ça va ? Toute chose est soit A soit non-A, c’est toute chose, toute chose est soit A soit non-A, chaque chose du « tout ». Le troisième principe est dit Principe de contradiction, — on devrait l’appeler le principe de non-contradiction mais on l’appelle le principe de contradiction, c’est comme ça —, qui nous dit que rien ne peut être à la fois A et non-A, par exemple pour reprendre les choses sur l’alcool, personne n’est à la fois saoul et à jeun. Ça va ? C’est sur ces trois principes que repose toute la logique, ce sont des postulats de base de la logique classique. Que se passe-t-il si on omet l’un des principes ? C’est la question posée. La dernière fois je demandais comment peut-on considérer les objets qui n’obéissent pas au principe du tiers exclu ? Si vous souvenez, je vous avais d’abord dit essayez d’abord de voir ces objets comme des propositions, est-ce qu’une proposition obéit au principe du tiers exclu ou pas, et je vous avais fait remarquer qu’en fait là on touchait à quelque chose d’un autre niveau, c’était le niveau de ce qu’on appelle les propositions universelles, dont vous avez peut-être entendu parler. Certes il faudrait que je vous reprenne tout ça, mais vous savez que vous avez un très bon livre là dessus, qu’on s’est donné du mal à faire avec Janice Deledalle : on y a traduit toutes les entrées logiques de Peirce dans le grand dictionnaire Baldwin de 1900 ! C’est rude à lire, mais vous y trouverez des lueurs sur tout ça. D’ailleurs un de ces jours il faudrait que je vous fasse un truc sur le quadrant de Peirce, dont Lacan a fait grand cas, mais aujourd’hui je vais me contenter de vous parler tout d’abord du général, vous en reparler, et pour cela je vais directement à la conclusion, ce sera plus simple. Nous avions vu que les concepts étaient par nature généraux, car pour eux, de certains prédicats on ne peut dire si le concept en question les possède ou pas. Par exemple dans la phrase célèbre « tout homme est mortel » il n’y a pas lieu de répondre à la question du sexe de « l’homme » en question, ni de la couleur éventuelle de sa peau, et bien d’autres choses, d’autres prédicats, encore. Y a-t-il d’autres « objets logiques » qui s’évadent du principe du tiers exclu ? Nous n’avons pas répondu à cette question très générale, mais disons que nous en avons un bon morceau avec les concepts. Par ailleurs je vous avais fait remarquer que les concepts ne devaient pas être vus comme des ensembles totalisants, ce ne sont pas des ensembles à proprement parler, pour une raison simple, c’est qu’on ne peut, en général, ni les donner en extension, c’est-à-dire en citer tous les membres, ni en intention, le niveau de précision de leur définition étant insuffisant. Ce qui gît sous la question du général, c’est le fait qu’on ne peut pas dire « tout » de façon suffisamment informée, sauf peut-être lorsqu’on a affaire à quelque chose propre à être un ensemble (les « patates » de votre enfance !). Toutefois, si je dis « tout homme est mortel », voilà ce que j’entends par là avec Peirce. Si je prends un objet du monde, quel qu’il soit, et si cet objet est un homme, alors cet objet est mortel, et c’est très précisément ce que signifie « tout homme est mortel ». Ça ne signifie pas que je totalise les hommes et que je les vois crever, depuis Sirius ! Si je peux dire de quelque chose que c’est un homme alors cette même chose est mortelle. Voilà, j’ai résumé très brièvement ce à quoi nous étions arrivés, à peu près. Je ne sais pas si ça va calmer Laurence, si ça vous permet d’avoir une idée un peu plus claire de ce dont on parlait ? J’avais opposé les concepts aux objets existentiels, un objet existentiel étant un objet qui a de l’existence c’est-à-dire qu’on peut décider, pour chaque prédicat qui va se proposer, dire s’il peut en être affecté ou non.
(…)

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1 Message

  • Présent lors de cette causerie,fort intéressé par ses prolongements,mais contraint à l’abstinence la semaine prochaine, qui devait être occasion de questions,je viens ici avec quelques interrogations...vagues.

    Russell ayant été évoqué, je survollais Wittgenstein, son tractatus et ses recherches, et ce hasard qui n’existe pas me fit tomber sur une comparaison entre l’icône de Peirce et les jeux de language de Wittgenstein à l’adresse suivante :

    www.univ-nancy2.fr/poincare/textes/sempheno.rtf

    Confronté à la non-réédition du "Freud et Wittgenstein" de Paul Laurent Assoun, mais avide d’un peu de lumière dans cette obscurité, j’ose venir en quête d’éclaircissements, si faire se peut.

    Le lien entre temps et principe de non-contradiction, après lecture de "Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée", était sujet de ma gourmandise, et je reste sur ma faim aussi, j’avoue.

    Quand au comportement singulier, et plein de variété, de René Thom dans les hotels, il me semblait seulement que cet homme n’avait pas que théorisé les catastrophes...Mais je ne sais si pareille piste est exploitable.

    En espérant avoir écho sur ces directions,

    Un de ces quelques hommes qui sont vaguement chauves ( car subsistent quelques ilôts de résistance).


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