Canet, le 07 décembre 2009 Accréditation et hiérarchie

lundi 7 décembre 2009, publié par Michel Balat


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Canet, le 07 12 2009

-« l’enfant autiste est un savant… »,
-l’accréditation renforce la hiérarchie dans les établissements

M. B. : Bon, allez, on y va, nous sommes le 7 novembre 2009…

Public : Décembre !

M. B. : Décembre même, vous voyez jusqu’où ça va ! Le 7 décembre. Alors j’ai tout un tas de papiers à vous communiquer. Françou organise une exposition de photographies.

F. C. : Pas de moi…

M. B. : De photographies de plusieurs personnes : Mohamed Bourouissa, Denis Darzacq et Xavier Ribas. Ça se passe au Palais des rois de Majorque le vendredi 11 décembre à 18h, vous avez là les cartons d’invitation…

Public : On les fait passer…

F. C. : Je voulais juste dire un petit mot de Denis Darzacq. Denis Darzacq est un photographe que vous connaissez sans doute, sans même connaître son nom, parce qu’il a fait un reportage extraordinaire, qui est passé dans tous les magazines, La Chute. Il a fait ça dans les banlieues, Bobigny je crois, et on a l’impression que les corps sont en suspension : ce sont en fait des danseurs de hip hop, qui dansent dans la rue. Il n’y a aucun trucage dans ses photos. Il est venu un an en résidence sur le campus. Avec Xavier Ribas et Mohamed Bourouissa ce sont trois photographes qui font un travail très singulier. Mais là vous ne verrez pas La Chute mais ce qu’il a fait sur l’expo de Perpignan et sur le campus.

M. B. : Je vous rappelle par ailleurs qu’il y a l’expo de Florence à Elne le 10 décembre. Vous avez ici un témoin du passage lillois ! Elle était à Lille …

G. F. : Mais elle est de Lille !

M. B. : C’est pour ça qu’elle était à Lille, mais pas uniquement pour ça puisqu’il y avait le colloque sur l’autisme. Trois jours sur l’autisme, c’était énorme… Il y avait aussi Victor Martinez, un des vieux de la sémiotique, qui est prof à Lille, et puis un des premiers étudiants de sémiotique que j’ai retrouvé là-bas : il fait actuellement un truc avec Paul Laurent Hassoun, tout ça à Lille, mais on en a déjà parlé la dernière fois…

Et puis il y a ce petit livre qui est pas mal, publié par L’ADAPT, l’association qui gère 2865 centres en France dont Château Rauzé, mais vous ne pouvez pas l’avoir ! Le titre est pas mal, Château Rauzé, là où le patient commande, c’est pas rien, ça, ils l’ont compris, c’est incroyable, « l’essentiel réside dans la transmission d’une méthode dont l’efficacité repose entièrement sur le patient lui-même ». C’était une semaine Château Rauzé, mais avant d’en parler il me semble intéressant de reprendre quelque chose que dit Pierre Delion « l’enfant autiste est un savant à qui les équipes mettent à disposition un laboratoire et des laborantins pour qu’il puisse mener ses expériences », une idée très puissante, et qui correspond au truc de L’ADAPT.

En somme, c’est une inversion tout à fait fondamentale de la position naïve, — enfin naïve, pas que naïve ! — de la position réelle de la plupart des établissements, avec leur projet d’établissement, leur projet de soin, travail doit être vu avec une grande généralité : on sait ce qu’on veut faire, on a des idées sur ce qui est bon pour les jeunes, comment on peut les soigner, etc., tout ça est très clair, et on applique finalement ces pensées préalables à tout le travail, alors la question n’est pas qu’il y ait des pensées préalables, — parce que je me demande bien comment on pourrait faire quoi que ce soit sans un paquet de pensées préalables. La plupart des établissements considère l’ensemble des idées développées a priori sur ce qu’il est bon de faire, d’où la recherche éperdue de définitions précises, strictes, etc. Alors, par exemple, qu’est-ce que l’accueil ? L’accueil c’est un livret d’accueil, une banque d’accueil, etc., des généralités qui doivent être suffisamment compatibles les unes avec les autres, et c’est cette comptabi… et c’est cette compatibilité, la comptabilité théorique des établissements, qui mène entre autres à des formations ad hoc sur tout les termes qui sont fondamentaux pour eux, comme par exemple, la formation au jujitsu pour l’accueil. Vous avez actuellement des formations obligatoires et obligatoirement faites par des gens qui sont faits pour ça, et reconnus pour ça, comme par exemple celles pour la maltraitance. Qu’est-ce que la maltraitance ? La maltraitance est définie a priori, on vous dit ce qu’est être maltraitant, s’ensuivent tout un tas de choses, toute une conceptualisation de la maltraitance. Il y a aussi des formations sur la bientraitance, qu’est-ce qu’être bientraitant ? c’est autre chose que ne pas être maltraitant, et on vous l’explique, on vous dit des choses comme ça, c’est-à-dire que vous avez là tout un système conceptuel qui est mis en place, alors je dis conceptuel, enfin je devrais dire des conceptions, parce que les concepts, le mot est un peu fort peut-être, mais enfin en tout cas des conceptions qui doivent être en accord les unes avec les autres et la mesure fondamentale de la validité de ces conceptions c’est la cohérence d’ensemble. Il faut que la conception de bientraitance ne soit pas en contradiction avec la conception de maltraitance, car il peut pas y avoir un acte qui puisse être défini à la fois comme bientraitant et maltraitant, sinon ça ne va plus, on serait dans la logique du vague, ce qui ruinerait complètement les conceptions en question. Vous voyez, c’est quelque chose qui est très précis, et qui pousse d’une certaine façon au oui et au non, donc à un certain dualisme conceptuel tout à fait fondamental. Tous ceux, ici, qui sont dans un établissement, pourront voir ce que ça donne, par exemple dans les projets, dans les rapports de fin d’année donnés à la Ddass ou ailleurs, et ils verront toute cette cohérence, cette cohérence de conceptualisation. Alors au fond ici la personne soignée n’intervient que d’une façon très particulière, c’est au titre d’une occurrence d’un général ; les soignants n’interviennent que comme occurrence d’un général eux aussi, puisqu’il y a une définition générale des statuts, où il est dit ce que doivent être les infirmiers, les aide soignants, les éducateurs, les cadres, les psys, les trucs et tout le toutim, chacun doit avoir sa place parfaitement repérée dans un ensemble totalement articulé, voilà, c’est comme ça que sont pensées les choses, elles sont…

T. M. : Les fiches métier.

M. B. : Avant on appelait ça les fiches de poste, mais enfin maintenant c’est même pas le poste, c’est le métier, et on monte en généralité dans toutes ces choses-là, c’est tout à fait normal. Vous vous souvenez peut-être du fameux colloque sur la maltraitance. L’équipe de Banyuls avait été attaquée d’emblée quand la nouvelle Ddass était arrivée, elle avait dit que les équipes maltraitaient les enfants, et à la suite de ça il y a eu ce colloque sur la maltraitance, auquel ils n’ont pas convié les équipes, seulement quelques cadres, ce qui m’a amené à leur dire que c’était de la maltraitance « vous les accusez, vous faites une formation sur la maltraitance et vous ne les faites pas venir, qu’est-ce que ça veut dire ? » Lorsque je dis à madame la Ddass, qu’en organisant ce colloque elle a maltraité l’équipe de Banyuls, ça a fait scandale, ce n’était pas prévu, c’était hors de propos, parce que la maltraitance, ça ne saurait être ça. C’est une position à priori, qui est une position de logique du général et on peut dire que la totalité du fonctionnement de ces établissements c’est la logique du général. Ce sont des établissements où le travail est commandité par l’État, sous le registre des lois de l’État. Alors évidemment cela influe sur l’ensemble de la conception du travail dans ces établissements, sur la conception générale de ce qui se passe… on s’aperçoit que là-dedans on va toujours du général vers son application, du général au particulier, voilà la démarche fondamentale ! On va du général au particulier, on particularise quelque chose. Par exemple les enfants qui arrivent dans un IME y arrivent à titre de particuliers d’un enfant en général ; d’ailleurs, les enfants polyhandicapés sont nommés annexe 24 ter, c’est leur nom, alors évidemment c’est un peu terrible comme façon de voir, mais il n’empêche que c’est comme ça !

La question qui se pose, qui est l’idée de Pierre Delion et d’Edwige Richer est comment arriver à ce que ce soit les patients qui commandent ? Comment peut-on arriver à ça ? On s’aperçoit qu’on ne peut pas y arriver directement. Aucune place n’est laissée dans l’établissement pour que les choses se passent de cette façon-là, que l’établissement soit donné comme un laboratoire pour les enfants savants, où les équipes soignantes ne sont que des laborantins, et où ce sont les enfants qui font leurs expériences. On voit bien qu’on n’est pas du tout dans ce registre-là, puisqu’on est dans le registre de l’application, où on sait déjà ce qu’il nous faut, donc ta gueule, et marche ! et c’est là l’idée assez extraordinaire de Tosquelles qui était de dire qu’il faut fabriquer des institutions qui soient en contrat avec l’établissement et qui vont faire valoir la position propre des personnes dont on s’occupe, ça, c’est le point nodal de l’histoire. Pour toute psychothérapie institutionnelle, l’idée c’est celle là, la création d’un club, dit club thérapeutique articulé par le comité hospitalier. Alors, pourquoi il s’appelle club thérapeutique ? Parce que, au fond, le club thérapeutique, il se veut thérapeutique, c’est bien par rapport à la thérapie que ça se pose. Ce n’est pas un club de jeu, ce n’est pas un club de troisième âge, ou de premier âge, ni de macramé ni de qui sait quoi, c’est un club thérapeutique ! Le club thérapeutique va être amené à regrouper toutes personnes qui sont dans le registre de l’établissement et les organiser selon une visée thérapeutique différente de celle qui était proposée, c’est-à-dire non pas par une application directe et sauvage de généralités mais à partir d’un autre point de vue, et en contrat avec l’établissement. C’est-à-dire qu’il va y avoir deux discours différents, le discours du club thérapeutique et le discours de l’établissement, que ces deux discours vont se rencontrer tout le temps, avec évidemment des oppositions, des problèmes, toute sorte de questions.

Je vous donne l’exemple de Château Rauzé. L’articulation se fait à partir d’une bicéphalie avec, d’un côté un directeur d’établissement et de l’autre côté Edwige et Marie-Madeleine qui animent l’aspect institutionnel. Le contrat qui a été établi entre Edwige et le directeur était un contrat de séparation des pouvoirs, c’est-à-dire la gestion de l’établissement revenait au directeur, et l’institution thérapeutique qu’est Château Rauzé à Edwige. Ils s’étaient mis d’accord là-dessus. De temps en temps il y avait des cris, ça gueulait, ça ne marchait pas toujours, mais globalement la plupart des soignants et des blessés étaient vraiment en adhésion avec la proposition institutionnelle. Lorsqu’il y a eu l’obligation de se soumettre à l’accréditation, Edwige a demandé que Cohadon et moi participiions au comité de pilotage. Alors, au début, l’accréditation nous proposait des trucs qui nous ont fait pouffer… le premier thème, la question de l’accueil, mais franchement on se tenait les côtes de lire ce qu’on nous proposait, on disait « mais ce n’est pas possible qu’ils en soient là, ce sont des arriérés mentaux, ceux qui proposent ça ». En tout cas il fallait en passer par là, et nous en sommes passés par là… Maintenant il y a un livret d’accueil et il est compatible avec l’institution ! Et quelles sont les conditions requises pour que ce livret d’accueil soit compatible avec l’institution ? C’est que le livret d’accueil ne vienne pas résumer l’accueil ! Et ça, c’est une bataille constante parce qu’on va vous dire « ça y est, maintenant l’accueil ça marche, il y a quelqu’un qui est l’accueil... ».

Avant le fameux livret, il n’y avait personne à l’accueil à Château Rauzé, c’est-à-dire que quand quelqu’un arrivait, immédiatement les gens qui vivaient là, allaient voir le nouveau pour l’accueillir et le piloter éventuellement, c’était tout simple... maintenant il y a des flèches et il faut qu’il aille à l’accueil. Alors est-ce que ça dédouane les équipes du travail précédent ? A priori non, a posteriori oui… C’est quand même pas mal de repérer des gens nouveaux et de les accompagner, c’est désaliénant. Là, il y a quelque chose qui a changé, on nous a appris à communiquer... alors là aussi on pouffait comme des diables, mais effectivement, on s’est aperçu que petit à petit sont venus s’installer des gens dont un qui est là tout le temps pour s’occuper des ordinateurs, afin que des mails soient échangés continuellement, avec des listes de mails, des différences entre ce que les médecins peuvent savoir, ce que les infirmiers peuvent savoir, avec des codes d’accès… J’essaie de vous faire comprendre l’infiltration de la connerie dans un établissement qui ne l’est pas, con… on voit arriver dans tous les étages de la dimension institutionnelle des trucs comme ça, qui viennent petit à petit enlever aux soignants tout ce qui faisait le sel de leur travail... Par exemple, maintenant, pour qu’une infirmière puisse avoir accès à certaines données, ce n’est pas possible... quand on fait une réunion dite de sémiotique, c’est-à-dire où un blessé vient et où on parle, avec lui, de lui, là c’est l’horreur absolue... si jamais il y avait un accréditeur là-dedans, Château Rauzé serait fermé immédiatement. On voit deux personnes dans l’après-midi ou dans la matinée, et tout le monde amène les dossiers médicaux, les dossiers infirmiers, on a besoin de ces dossiers pour savoir où en est la personne. C’est interdit de faire ce qu’on fait, c’est interdit de divulguer auprès de quiconque des informations concernant l’état médical de la personne... alors vous voyez comment à tous les niveaux, l’accréditation a introduit un changement dans les rapports entre les deux têtes qui symbolisent l’établissement d’un côté, l’institution de l’autre, changement extraordinairement concret... Par exemple la qualité. Là aussi vous pouvez imaginer les rires qu’on a eu quand on a commencé à parler de la politique qualité, « mais qu’est-ce que ça veut dire politique qualité ? »… En plus, la qualité qui devient de la quantité c’est inouï ! Chez Marx c’était le contraire d’ailleurs, c’est la quantité qui devenait de la qualité, le saut qualitatif... pour faire cette politique qualité il faut un groupe qualité, avec un responsable qualité, ça bouffe du temps tout ça, et ça bouffe la tête parce que la ‘qualité’ c’est de la connerie. On arrive par exemple avec les fameuses fiches d’incident, vous vous rendez compte jusqu’à quel point les fiches d’incident se sont développées ? Avant-hier je lisais l’Indépendant et ils parlaient de fiches d’incident, c’est dire à quel point ça travaille... alors, vous avez le fameux cas que je vous ai déjà exposé : une infirmière arrive auprès d’Edwige et dit : « Nom de Dieu, on a fait une erreur, on a donné un médicament à machin au lieu de le donner à machin, on a inversé ! ». Edwige réfléchit et dit : « à machin vous lui donnez ça et à machin vous lui donnez ça ». L’infirmière repart avec sa nouvelle ordonnance, fin de l’histoire... Seulement maintenant, puisque c’est obligatoire, l’infirmière fait une fiche d’incident qui arrive chez le directeur : « Comment !!! Une infirmière a osé se tromper en donnant des médicaments ? Je la convoque ! ». Heureusement Edwige entend ça, se fout en pétard et va voir le directeur, — vous voyez toujours la question du contrat — elle lui dit : « Non mais, ça ne va pas du tout cette histoire, vous savez pourquoi il ne faut surtout pas convoquer l’infirmière ? Depuis longtemps nous avons un accord avec elles quand elles se trompent… — parce que ça arrive, bien entendu, comment ça pourrait ne pas arriver ? Quand elles se trompent, immédiatement elles viennent me voir pour qu’on arrange les choses et que le blessé n’en souffre pas. Si jamais à un moment donné on convoquait une infirmière qui fait ça, les infirmières fermeraient leurs gueules, elles ne diraient rien ! » Certes, au final cela se saurait, mais entre temps le blessé, lui, il aura peut-être pâti de la chose, donc il est essentiel de ne jamais morigéner quelqu’un qui a fait quelque chose alors qu’on sait que ça peut se produire... c’est impossible que cela ne se produise pas... alors, du coup, le directeur a accepté et a dit : « Bon, je comprends ». Vous commencez à voir un petit peu comment cette question du contrat entre l’établissement et l’institution est un contrat qui est diabolique, qui se renégocie tout le temps ! Dans l’établissement, on décrète des choses et elles doivent se faire, même si elles se font pas d’ailleurs... c’est un système qui tourne uniquement sur la cohérence conceptuelle, donc la réalité des choses n’a que peu d’importance, le tout c’est que les ‘concepts’ soient sauvegardés.

Maintenant, si je reprends la position de Pierre Delion, c’est de dire que c’est le blessé qui fait ses expériences, on lui propose un cadre de travail, on lui propose des outils, nos têtes, et c’est à lui de faire avec ça. Vous voyez donc qu’on n’est pas du tout dans la position établissement, ce sont vraiment deux positions inverses et c’est pour ça qu’évidemment au niveau du contrat il peut y avoir des choses qui coincent, parce qu’on sent bien que les logiques ne sont pas les mêmes... on peut dire que la logique de l’établissement, c’est la logique du général qui triomphe, alors que dans la logique de l’institution, c’est la logique du vague, c’est-à-dire que deux choses contradictoires peuvent être vraies en même temps, et on doit laisser ça se développer, jusqu’au moment où les choses peuvent se transformer. La logique du vague, c’est la logique des événements. Nous, on travaille pour qu’il y ait des événements fructueux qui se passent du côté des blessés. Or, un événement c’est fondamentalement quelque chose de contradictoire. Je vous rappelle la définition de l’événement : l’événement c’est la jonction existentielle de faits incompossibles (qui ne peuvent pas être se produire en même temps) et qui pourtant sont joints existentiellement… vous vous souvenez, ça va ?

Public : Tu peux redonner la définition ?

M. B. : Un événement est la jonction existentielle de faits incompossibles. Par exemple, le fait A, le briquet est dans ma main, le fait B, le briquet est par terre, les deux événements sont incompossibles, il ne peut pas être à la fois là et là, ça va ? La jonction existentielle, c’est la chute du briquet, voilà un événement. Ce n’est pas toujours quelque chose de torride…

Public : (rires)

M. B. : … mais un petit événement peut poser des problèmes. Quand vous allumez votre pipe et que tout à coup le briquet tombe, vous vous penchez, et alors là, tous les trucs qui sont en train de commencer à se consumer sur les pantalons et les trouent...

D. S. : Il me semble que ça t’es souvent arrivé…

Public : (rires)

M. B. : Si vous voyiez le nombre de chemises, de pull over et de pantalons que j’ai dû jeter à cause de ça… vous n’en avez même pas idée... La jonction existentielle de faits incompossibles, voilà la nature même de l’événement. Et comment peut-on intégrer l’incompossibilité dans le général ? Dans le général il n’y a pas d’événement, le général ne connaît pas l’événement…

L. J. : L’événement c’est la surprise, c’est ce qui surgit…

M. B. : Jonction existentielle de faits incomposssibles ! Même au-delà de la surprise. Il y a des événements surprenants, mais l’événement lui-même, c’est quelque chose qui ne saurait rentrer dans la logique du général parce que cela concerne des faits incomposssibles. Alors, certes, ces deux faits qui sont différents ne peuvent pas avoir lieu en même temps, mais ce n’est pas grave, il suffit de les distinguer comme faits et d’oublier la jonction existentielle... A ce moment là, on est devant deux faits... D’ailleurs on voit bien comment la logique du général privilégie les faits alors que la logique du vague privilégie les événements, on voit bien la différence de perspective entre les deux... Or, la cause d’un fait, c’est tout ce qui n’est pas le fait. Un fait est causé par tout ce qui n’est pas lui. Autrement dit pour chercher les causes là-dedans, vous pouvez toujours courir ! Alors que dans les événements, on peut éventuellement définir des systèmes de causalité. Vous voyez pourquoi dans la logique du général, on privilégie les faits, parce que de toute façon toutes les causes sont entendues, si je puis dire... dans la vaste conception de l’établissement, il ne saurait y avoir d’autre cause que les causes logiques des choses... Alors que dans la logique du vague, un événement surprenant peut tout à coup modifier considérablement tout le traitement de quelqu’un ! C’est-à-dire que la personne se trouve dans un autre état au sortir de l’événement qu’elle ne l’était en rentrant. D’où le fait que notre travail doit permettre que des événements aient lieu... Il faut fournir un terreau suffisamment riche pour que des choses différentes puissent s’y produire.

Je ne sais pas si vous vous souvenez, l’autre fois à Château Rauzé, il y avait un monsieur qui perdait son pantalon ! Ça avait foutu en émoi un des kinés de l’établissement. Donc grande discussion qui nous a pris une demi-journée... le monsieur qui était là au début de la discussion a foutu le camp, parce qu’il avait honte qu’on parle de ça et de son pantalon... J’ai proposé qu’il porte une salopette mais sa belle-sœur ne voulait pas : « les salopettes c’est pour les ouvriers, mon beau frère n’est pas un ouvrier donc il n’aura pas de salopette ! » donc le général. On discute là dessus, dans deux réunions différentes, on suit de près les symptômes de l’établissement, « finalement si ses pantalons tombent, c’est parce qu’il a des couches parce qu’il n’a pas de contrôle sphinctérien, mais si on enlève les couches pour que les pantalons ne tombent plus, ils seront sales et ce n’est pas mieux... ». Donc, on réfléchit à tout ça, deux discussions collectives avec deux équipes différentes... et le jeudi matin, j’arrive à Château Rauzé et je vois mon bonhomme avec une salopette ! Qu’est-ce qui s’est passé ? Eh bien, une des infirmières dont le père fabrique des salopettes lui en a donné une.

Finalement, c’est grâce à la discussion qu’on a eue qu’on a pu aller trouver des salopettes dehors, je ne sais pas si vous mesurez la chose ! L’énormité de la chose ! Ça n’a l’air de rien, mais le type était franchement transformé ! Il devait sentir que j’avais eu quelque responsabilité dans tout ça, je sais pas trop laquelle d’ailleurs, parce qu’il est venu me voir et il était très chaleureux, il n’a pas arrêté de me suivre pendant les deux jours... Lors d’une réunion, la sacrée, celle du vendredi après-midi où il n’y a que les soignants, ce monsieur rentre dans la pièce après moi. Une jeune infirmière, un peu nouvelle à Château Rauzé, se lève alors immédiatement et le raccompagne dehors. Quand elle se rassied, je lui dis avec toute la douceur nécessaire : « Ce monsieur ne fait que passer de toute façon, il est instable, c’est un marcheur, il marche tout le temps… (Edwige, a trouvé un nom pour ça, les confus-marcheurs, le type il est confus et il est marcheur) vous savez, ça vaut le coup peut-être de le laisser rentrer... »... pour dire que voilà où ça va le singulier. Évidemment la logique du général incarnée pourrait répliquer : « Ah, mais alors, il faudrait laisser rentrer tous les blessés ... » Eh bien, non ! Les blessés savent bien qu’il ne faut pas y venir, et s’il y en a un qui vient, c’est que ça veut dire quelque chose ! Et il faut qu’on conserve précieusement ces choses là ! Vous voyez comment la logique du général nous habite continuellement. Cette jeune infirmière sympathique était dans la logique du général : « Personne ne doit venir troubler les travaux de cette auguste assemblée ! ». Mais, lui, ce qui le troublait plutôt, c’était d’être mis dehors... De la même manière, il est évident que le père de l’infirmière ne va pas donner des salopettes à tous les blessés. Chaque cas est un cas, chaque blessé commande... lui, il a commandé à cette infirmière une salopette parce qu’avec sa belle sœur il n’y arrivait pas.

L. F.-C. : C’est ce qui se passe quand même quand on travaille en cabinet…

M. B. : Ça dépend du cabinet individuel, parce qu’il peut y avoir la logique du général aussi… Par exemple quand tu entends les psychanalystes définir ce que doit être un psychanalyste en cabinet, je peux te dire que moi, je ne m’y reconnais pas vraiment...

Le type à la salopette, c’est un savant, et on lui a fournit ce qu’il lui fallait pour qu’il puisse faire son expérience... Son expérience fondamentale c’est de rôder ! Comme disait ma mère en catalan : es un roudaïre… je sais pas si ça a un but. Il faudrait faire ses lignes d’erre, le suivre pour savoir quels sont ses trajets… Donc, avec cette idée du laboratoire, il doit pouvoir faire ses expériences, rentrer dans des lieux où il y a des réunions, et pour ça, il ne doit pas perdre son pantalon... Vous voyez comment le laboratoire et les laborantins lui fournissent le matériel pour pouvoir faire ses expériences.

Ce jeudi matin, on a fait la réunion dite de réadaptation. Et une des filles explique qu’actuellement les blessés demandent tout le temps. « Qu’est-ce qu’ils demandent ? », « Du chewing-gum ou des cigarettes, vous voyez des trucs comme ça, ils sont tout le temps en train de demander, ils arrivent auprès de nous et ils demandent, et ils demandent, et ça n’arrête pas... ». Alors ces soignants sont des personnes qui sont là depuis longtemps et qui ont été amenées à réfléchir à la question de comment on répond à la demande, comment on n’y répond pas, comment on feinte, tout un système qui est bien connu pour ça. Je leur ai dit « Mais attendez, c’est un symptôme ! Comment se fait-il que les blessés demandent comme ça ? » Alors ils expliquent que ça rappelle tout à fait les enfants qui viennent demander des trucs tout le temps à celui qui peut leur donner… Je leur ai dit : actuellement peut-être qu’il y a des rapports qui sont en train de s’établir entre les soignants et les blessés qui sont des rapports de type parent-enfant. Les enfants viennent faire les demandes aux parents, et les autres répondent ou ne répondent pas... on ne peut pas refuser tout le temps, ce qui fait qu’à la fin ils acceptent et leur donnent ce qu’ils demandent comme des chewing-gums, — « Ah, je suis faible quand même ! » —, mais après les chewing-gums sont partout, dans les draps de lit, c’est une horreur, et les lavandières de Bordeaux ne sont pas contentes, vous voyez toutes ces choses là... Les femmes de ménage râlent comme des poux parce qu’elles en trouvent partout sur le sol. On sent bien qu’il y a là tout un problème d’ajustement entre l’équipe prise globalement et les blessés pris globalement, qui d’emblée se sentent dans une position infantile. Ça, c’est un symptôme de l’équipe, il y a quelque chose dans l’institution qui déconne puisque les blessés demandent tout le temps.

Deuxième symptôme : la bande des voyous. Ce sont cinq loulous qui sont contre un mur, ils clopent de la marie-jeanne toute la journée et ne foutent rien… des ados qui se foutent de la gueule de ceux qui passent. Parmi eux, il y a trois externes. Ils viennent le matin, ne foutent rien de toute la journée, puis repartent le soir, en taxi. Alors ça fait râler tout le monde, « et après c’est la sécu qui paye, c’est nous qui payons, etc. ». Et eux répondent « Eh ! C’est nous qui vous donnons votre travail ! ». C’est vrai, ils ont raison…

Public : (rires)

M. B. : Ils ont raison, ces salopards ! Donc, deuxième symptôme important : Pourquoi des bandes de jeunes à Château Rauzé ? Qu’est-ce qui se passe ? Et bien là aussi, sans doute, il y a des positions qui sont différentes de celles qu’on était accoutumé à avoir, un type de rapport qui est justement le rapport d’autorité... D’habitude les vrais loulous à Château Rauzé sont les chéris ! Edwige disait toujours « Moi j’aime les mauvais garçons ! », ce qui fait que dès qu’il y avait un mauvais garçon, elle se jetait dessus comme la misère sur le pauvre monde et elle le chouchoutait, et le mauvais garçon était bien emmerdé, il ne pouvait plus rester trop mauvais quand même… (rires) il y a maman Edwige qui s’en occupait.. Mais là, non, rien de tel, même Edwige est agacée !

Troisième symptôme : on apprend qu’il y a des rapports difficiles entre deux femmes. Quand elles se voient, elles font comme Zouzouille et Pupuce, deux de mes chats. Zouzouille, grise, très jolie, avec un regard à te fusiller à chaque instant et Pupuce qui est un petit chat, tout petit... quand Zouzouille et Pupuce se croisent, pffrt, elles se battent, c’est une horreur... et bien, c’est pareil entre ces deux-là, c’est du même niveau. L’une d’elle a une perte de la mémoire immédiate, massive, donc elle ne devrait pas se souvenir mais leur première dispute s’est passé dans des conditions telles que ça l’a marquée affectivement, et depuis quand elle voit l’autre, elle a peur, et sentant la peur, l’autre l’attaque. C’est dire la complexité de la mémoire immédiate ! — quand on dit de quelqu’un qu’il a perdu la mémoire immédiate, vous voyez que ce n’est pas tout à fait exact, ce n’est pas une perte absolue. Donc violence, et une violence qui est relayée, il y en a d’autres qui ont envie de se friter aussi. Donc troisième symptôme, la violence.

Maintenant, si on rassemble tout ça, on se rend compte qu’en fait, une certaine aliénation s’installe en profondeur à Château Rauzé. Pour la première situation, la question des demandes, où l’équipe se met en position d’être la bonne mère dispensatrice de bienfaits et... où elle en reçoit plein la gueule évidemment. On leur dit « Vous n’êtes pas là pour ça ! ». La question de ces demandes, c’est d’en user pour que l’équipe puisse comprendre que leur boulot ce n’est pas d’être une bonne mère dispensatrice du sein. Deuxième histoire, c’est les loulous. Eux, c’est la sensibilité à l’autorité. Cela veut dire qu’il y a de l’autorité qui est en train de se développer mais de l’autorité au sens de l’autorité générale, c’est-à-dire « Nous qui savons ce qui est bon pour vous ! ». D’ailleurs, pour vous dire à quel point on est dans une position quasi parentale : à la réunion du jeudi matin, deux des loulous étaient venus pour parler ; ils ont parlé d’ailleurs. Et là, l’équipe de rééducation leur reproche de ne pas venir en rééducation ! Au point où une des rééducatrices astucieuse a dit « Merde ! On dirait Supernanny... » je ne connais pas trop Supernanny... mais il paraît que c’est un genre de père fouettard. Et le troisième symptôme est la violence. Si on rassemble ces trois symptômes, on s’aperçoit qu’on a toutes les caractéristiques d’une équipe qui est soumise à l’autorité et qui donc le reproduit... Un phénomène hyper classique dans les établissements mais pas dans les institutions. Tout ce que les cadres font aux éducateurs, les éducateurs le font sur les enfants, ça ne rate jamais. Si les éducateurs sont maltraités par les cadres, ils maltraiteront les enfants ! Ce sont les systèmes despotiques. Mon copain Bruno Étienne disait ça dans un cours qu’il donnait à la fac de droit de Casablanca — il était gonflé quand même — : « le royaume marocain est un royaume despotique »…

O. F. : Dire ça là-bas, c’était culotté…

M. B. : Il n’avait pas peur, non... il expliquait que finalement le roi maltraite ses ministres qui maltraitent les sous-fifres qui maltraitent leurs sujets qui maltraitent leurs femmes qui maltraitent leurs enfants qui maltraitent leurs animaux… alors il faut voir les animaux au Maroc, ils en bavent... donc, ça descend, c’est un grand classique du despotisme… on sent bien le despotisme de l’établissement qui commence à produire sa marque sur Château Rauzé…

Les accréditations successives et ses effets rampants comme la recherche d’une autorité ! Le vendredi après-midi, j’ai fait une descente en flèche sur la question de la bientraitance alors qu’ils venaient de recevoir toute une formation obligatoire sur cette question. Le premier, l’histoire des chewing-gums, c’est justement toute cette dimension maternelle que peuvent trouver les Supernanny... si on enlève Super, il reste Nanny... L’équipe de rééducation a toujours été rétive au travail institutionnel — de moins en moins — pendant plus de dix ans ils refusaient de discuter, de participer aux réunions, c’était vraiment très dur, et ce sont eux qui craquent les premiers, et en même temps ils donnent la manifestation la plus claire : Supernanny ! Et puis enfin, il y a la violence ressentie par les équipes sur ce qui est en train de leur être fait, quand ils sont auprès d’un blessé il y a une vraie violence qu’ils vivent intérieurement pour savoir ce qu’ils doivent faire : « Est-ce qu’on se met résolument du côté du blessé comme on avait l’habitude de le faire ou bien est-ce qu’on obéit aux lois d’airain de l’établissement qui dit qu’il faut faire ceci et cela ? »

Ce sont les trois symptômes les plus importants de cet élan nouveau de l’établissement contre l’institution, avec une sorte d’affaiblissement de la dimension institutionnelle à Château Rauzé. Alors on a pu en parler collectivement, sous la forme du symptôme. Parce qu’évidemment, tout cela ne va pas sans symptôme. Et je vous le dis pour vos établissements : si vous voulez pouvoir intervenir d’une quelconque façon sur ces phénomènes aliénatoires dans les établissements, il est important de toujours penser ce qui se produit comme des symptômes, là, vous êtes sûrs de ne jamais vous tromper ! Cela signifie que c’est à transformer en langage : qu’est-ce que ça dit ? Qu’est-ce que ça nous dit de ce qu’on est ? Est-ce qu’on est vraiment du côté des personnels soignants et non du côté du patient... Le patient, lui, se débrouille, mais le personnel soignant devient fou si on ne lui donne pas les moyens de travailler. On peut dire qu’il va se mettre à développer des symptômes qui seront liés au fait qu’il n’a pas les moyens de travailler, il est bloqué dans la recherche à laquelle il participe sous la direction dudit patient. D’un autre côté ça a permis aussi de donner un petit coup d’éclairage, la phrase de Pierre Delion, sur la question des référents. On sait que la question des référents est largement présente dans tous les établissements et je verrais bien le référent comme l’assistant du savant, parce que au bout du compte, lui, il sait à peu près quelles sont les visées du savant, peut-être pas dans le détail mais grossièrement. Il sait par exemple le type d’expérience qu’il est en train de mener et il va pouvoir à ce moment-là demander aux laborantins et au laboratoire des transformations pour pouvoir tenir compte des demandes du savant. C’est le type qui a le souci du patient, mais cela me paraît insuffisant ; il me semble que là, on a quelque chose de beaucoup plus complet sur le plan structurel, on saisit mieux la structure et les perspectives du référent. Voilà, deux jours à Château Rauzé résumés en une heure et demie...


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