Canet, le 08 septembre 2008 – Les catégories chez Peirce : priméité, secondeité et tierceité- Possibilité abstraite, existentielle et relationnelle

mardi 8 octobre 2013, publié par Michel Balat


Canet, le 08 09 2008 – Les catégories chez Peirce : priméité, secondeité et tierceité- Possibilité abstraite, existentielle et relationnelle

M. B. : C’est reparti pour un tour… Nous étions autour de cette question intrigante qu’on n’a pas encore bien cernée, la question de l’écriture et il se trouve que cet été je suis allé faire un petit tour à La Borde pendant trois jours. On a eu des discussions en privé et en public avec Oury et Danielle Roulot, très intéressantes, surtout celle en public où on a bien pu discuter et ce qui m’a intéressé, c’est de voir la surprise d’Oury à propos de certaines formulations, je me disais que ça vaudrait le coup de revenir sur un certain nombre de formules que j’ai pu utiliser pour les préciser…

Je vois ici des personnes qui n’ont pas l’habitude de venir, ça permettra de revoir un peu les quelques structures de base. Aujourd’hui, j’aimerais présenter les choses de la manière suivante, à partir d’une remarque de Peirce tout à fait fondamentale et qui a des conséquences absolument inouïes… Peirce est un vieux copain mort il y a bientôt cent ans avec qui on travaille tout le temps… Il fait la distinction entre ce qu’on appelle habituellement le phénomène c’est-à-dire ce qui se passe et ce qu’il appelle d’un nom un peu baroque, le phanéron ; il faut lui pardonner parce que chaque fois qu’il créait quelque chose d’un peu différent des autres, il trouvait nécessaire d’employer un autre mot pour exprimer cette chose-là pour ne pas s’emmêler les pinceaux. Si les deux mots ont la même racine, autour du verbe apparaître, la grande distinction qu’il fait par rapport au phénomène, c’est que celui-ci couvre le champ de tout ce qui apparaît, dans les traités médicaux par exemple, c’est quelque chose qui est très important en médecine, dans un traité de sémiotique médicale trouvé un jour sur les quais à Paris, le bonhomme faisait une distinction très importante entre le phénomène, le symptôme et le signe ; c’est intéressant quand même comme truc. Le phénomène étant ce qui apparaît, tout à coup, quelque chose de différent se passe et il dit : c’est le constat de quelque chose qui s’est modifié dans l’économie générale, ce sentiment de modification s’appelle le phénomène. Le symptôme est le phénomène mais aggravé car il est connoté négativement, c’est quelque chose qui ne va pas ; il y a pas de jugement porté sur le phénomène, c’est simplement la reconnaissance d’un état de fait, alors que le symptôme, c’est déjà quelque chose de négatif. Le signe est la maladie dévoilée, on trouve les causes. Quand on trouve les causes du symptôme, on a affaire au signe. Ce sont des termes qui restent encore dans la médecine. Le phénomène est un terme qui a son histoire propre, mais c’est toujours l’histoire de quelque chose qui apparaît, on le voit clairement dans l’utilisation médicale du terme. Le phanéron est quelque chose de beaucoup plus subtil que ça, ce n’est pas ce qui apparaît, c’est ce qui est apparent. Mais, allez-vous me dire, quelle est la différence entre ce qui apparaît et ce qui est apparent, c’est que ce qui est apparent n’apparaît pas toujours, par exemple tout ce qui est du registre du témoignage, on voit bien qu’il y a une grande différence entre ce qui est apparent et ce qui apparaît, je ne parle pas de ceux qui décrivent un grand blond ou un petit brun, c’est dans le registre où certaines personnes notent certaines choses et d’autres, non, non, ce qui apparaît n’est pas la même chose, dans les deux cas, il faut bien supposer qu’il y a un socle commun, qui est ce qui est apparent, et ce qui est en potentialité, en possibilité d’apparaître. C’est cette possibilité d’apparaître que Peirce met au fondement de sa philosophie ; ça me paraît être quelque chose d’absolument indispensable, parce que ça pose la question tout de suite des opérateurs nécessaires pour transformer l’apparent en apparaître ; les opérateurs sont des opérateurs très divers, on peut par exemple attirer l’attention, l’opérateur de l’attention. Je reprends l’exemple du bateau : « Vous voyez le bateau là-bas ? », si vous n’avez pas une très bonne vue, vous ne verrez pas le bateau mais vous en verrez les traces, une trace blanche, et vous direz : « Eh bien, c’est un bateau », voilà un opérateur d’extraction mais il y en a bien d’autres, en particulier beaucoup d’outils théoriques sont des extracteurs de phanéron, c’est-à-dire la transformation de ce qui est apparent en quelque chose qui apparaît… Dans notre travail on le voit constamment, tout à l’heure il y a quelqu’un qui parlait de l’inhibition qu’il avait au travail, parce qu’il devait faire un travail de prospection et que ça ne lui plaisait pas, du coup il remet au lendemain et son chiffre d’affaire baisse, finalement je lui demande ce qu’en pense ses patrons mais le problème, c’est que ce sont des copains qui le disculpent, je lui dis que s’ils le disculpent c’est qu’il y a de la culpabilité dans l’air… « Ah », me dit-il, « j’avais pas noté que j’avais dit disculper… »…Pour poursuivre un peu, disculpa en catalan ne veut pas dire la même chose que disculper, disculpa me veut dire excuse-moi, ça ne veut pas dire lève la culpabilité de ma tête, ce n’est pas pareil… On s’aperçoit qu’à travers des exemple comme ça, que l’apparaître ne va pas de soi, c’est quelque chose qui nécessite un certain travail ; il y a peut-être des opérateurs fondamentaux, c’est ce que je vous propose de reprendre aujourd’hui, à propos d’un opérateur fondamental dont j’ai déjà parlé ici, les nouveaux arrivants vont trouver ça tout neuf mais même si les autres l’ont déjà entendu, j’ai cru comprendre que c’était nécessaire d’y revenir parce que c’est un opérateur très important. Cet opérateur porte un nom là aussi très emmerdant parce que ce n’est pas un nom commun, c’est l’opérateur de préscission, du terme préscinder. C’est quoi ? eh bien, c’est un opérateur qui hiérarchise dans l’apparent certains niveaux. On peut finalement considérer qu’il y a trois grands niveaux fondamentaux dans tout phénomène : le premier, c’est le niveau qualitatif, on peut être sensible à la qualité d’un phénomène, l’humeur d’une personne, le temps qu’il fait, l’ambiance d’une salle, et de manière plus concrète, la couleur d’une vallée, la taille d’une personne, etc. quand quelqu’un arrive en séance ou quand on rencontre quelqu’un d’une quelconque façon, il y a ce niveau de priméité où tout à coup on saisit quelque chose de l’autre… Priméité est le mot complexe pour exprimer ça, la qualité, j’attire votre attention là-dessus parce que c’est très important, la qualité est une pure possibilité abstraite ; si je dis ce stylo est orange, il n’est pas orange, on fait comme s’il était orange, et la question qui se pose, c’est cette couleur orange, c’est la rencontre avec tout le système visuel, c’est très compliqué, le stylo, sa matière, etc., mais au bout du compte, ou en en amont de tout ça, il y a cette possibilité abstraite d’orange, qui s’est en quelque sorte réalisée dans un objet au sens d’une rencontre, il faut bien qu’il y ait quelqu’un qui observe, etc. Ça va ? Je suis désolé de passer par ces chemins vaguement philosophico-machins mais cette question des possibilités abstraites est tout à fait décisive dans notre boulot et nous avons intérêt à les cultiver, cela nous permettra d’avoir des variations et des finesses de perception, le fait de noter quelque chose, de détailler, ce qu’on appelle les notations fines, quelqu’un qui a bien travaillé, si je puis dire, ses possibilités abstraites et qui peut rencontrer un certain niveau des choses que tout autre ne rencontrerait pas… j’en parle là au niveau de la possibilité abstraite qui vient, certes, tant qu’elle n’est pas réalisée dans quelque chose ; elle est une possibilité pure, on ne sait même pas que c’est possible, mais il n’empêche qu’il y a un certain type de travail qui permet à de telles possibilités d’advenir, par exemple la fonction d’accueil dont on parle beaucoup dans toute la psychothérapie institutionnelle, une culture de la possibilité abstraite. A Château Rauzé, ah oui, pour ceux qui ne le savent pas, c’est une clinique qui s’occupe de patients en éveil de coma, dans laquelle je travaille depuis une vingtaine d’années, on travaille de façon régulière la question de l’accueil en la posant de la manière suivante : si la personne qui arrive dans Château Rauzé ne nous transforme pas d’une quelconque façon, ne fait pas naître en nous des possibilités abstraites non révélées jusque là, eh bien, c’est pas de l’accueil ; il n’y a accueil que s’il y a quelque chose qui en nous se met tout à coup à prendre : ah, tiens, je ne savais pas que je pouvais ressentir ça… ce que je dis ne concerne pas nécessairement une personne, c’est beaucoup plus vaste que ça. Cette question de la possibilité abstraite est très importante, par exemple, à contrario dans un certain service d’un hôpital que je ne nommerai pas, le prétendu patient qui arrive est obligé de passer par les défilés de ce qui est déjà parfaitement connu de tous, il est interdit de ressentir quoi que ce soit d’autre que ce qu’il faut ressentir face à ce patient. Autre exemple, à l’école d’infirmières, il est dit : « Vous ne vous assiérez pas sur le lit du patient. »… Tout ce que vous pourriez ressentir à ce moment-là est hors champ, vous travaillez dans des domaines parfois difficiles, ce n’est pas toujours simple, vous avez de l’angoisse… mais c’est interdit, l’angoisse est interdite, il ne faut pas en parler… évidemment ça se fait représenter par autre chose mais il n’empêche qu’il y a tout cet ensemble de choses qui fait que la priméité, les possibilités abstraite, etc., ne sont pas reconnues pleinement pour la richesse des formes de rapport qu’elle permet d’accueillir. La priméité est un point très important, c’est une première catégorie de Peirce, c’est sur quoi on doit pouvoir puiser toutes nos possibilités de perception de l’autre, de relation avec l’autre, etc. La deuxième catégorie pourrait s’appeler la catégorie des faits, pour le dire vite mais c’est beaucoup plus vaste que ça… il y a un niveau où on peut observer les choses en ne voyant que ça, on ne voit que des faits, the hard facts, comme disent les anglais, vous vous heurtez à quelque chose, vous vous appuyez sur une table, vous parlez, vous faites résonnez des tas de trucs, le corps bouge, etc., ce sont des éléments qui ne sont pas du registre de la priméité mais qui sont déjà du registre dit de la secondéité, parce que c’est second par rapport au premier. Il y a un problème de dénomination, Peirce appelait la priméité le monde de la qualité et la secondéité, le monde de l’Existant… C’est compliqué, parce qu’il y a des débats terribles avec l’Existant, il faut dire l’Existant au sens de Peirce qui n’est pas la même chose que l’Existant au sens de Heidegger ou d’autres… Fondamentalement, le fait est ce que vous rencontrez dans une dimension qu’on pourrait qualifier de matérielle, par exemple, si le type qui vient vous voir n’avait pas un corps, eh bien, il ne viendrait pas vous voir, ce sont des choses simplettes mais cela met l’accent sur une certaine dimension de la présence à l’autre qui n’est pas simplement liée à la pure possibilité abstraite réalisée, mais à ce qui permet justement cette réalisation. C’est un peu compliqué les faits, et c’est même idiot, pourquoi ? parce que si vous essayez de trouver des causes aux faits vous n’en trouverez pas, les faits sont sans cause, c’est terrible ça… Notre ami Peirce dit la chose suivante : qu’est-ce qui cause un fait ? tout ce qui n’est pas lui ; avec ça vous êtes bien avancés…

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