Canet, le 08 décembre 2008 - Histoire d’un bateau dans le delta O

mercredi 19 mars 2014, publié par Michel Balat


Canet, le 08 12 2008 - Histoire d’un bateau dans le delta O

M. B. : Nous sommes le huit décembre 2008.

Je résume la situation évoquée la dernière fois, deux personnes sont au bord de la plage et l’une dit à l’autre : « Tu vois le bateau là-bas, il transporte des marchandises et pas de passagers. », Peirce dit que l’autre ne voit pas le bateau et pose la question suivante : quel est l’objet du signe ?

C’est là qu’on voit la grande différence entre la sémiotique et la linguistique, si l’on demande à un linguiste quel est l’objet du signe, il vous dira le bateau, évidemment, et vous même, si je ne vous avais pas averti, vous m’auriez tous répondu le bateau.
Si l’on part de la langue, et si l’on essaie de définir une méthodologie, on ne sortira jamais de la langue ; la sémiotique, elle, est elle fondamentalement pragmaticiste. Ces précisions sont à prendre en ligne de compte pour étayer la suite des événements.

Un des fonds de la sémiotique est fondamentalement pragmatique mais le pragmatisme inventé par Peirce en 1870 n’a rien à voir avec la définition de pragmatisme dans un dictionnaire qui est une horreur… L’idée fondamentale du pragmatisme telle qu’elle est exprimée dans une maxime célèbre est celle-ci : « La signification d’un concept est la signification de l’ensemble des actes auxquels le concept pourrait conduire ». Là, le pourrait est intéressant… Le pragmatisme est la préoccupation de l’acte comme possible, si l’on cause c’est pour induire des actes possible, sinon on ne causerait pas.
Austin a écrit un livre dont le titre en français est Quand dire, c’est faire mais c’est un peu rapide, dire n’est pas nécessairement faire, en revanche ça conduit à des faire possibles, ce qui est la chose intéressante. Austin faisait référence à ce qu’il a appelé le performatif, où, de temps en temps, des paroles prononcées sont déjà un faire, il prend l’exemple de la chambre des députés quand elle dit : « la séance est ouverte », il est évident qu’en le disant, il ouvre la séance… Tout le monde a réfléchi sur le performatif, même mes copains, Oury, Horace Torrubia, mais moi, ça ne me branche pas tellement, c’est une des possibilités du langage mais c’est plutôt une des possibilités du signe, pourquoi foutre la langue là-dedans ? Elle n’y est pas nécessairement, un signe cabalistique qui ouvre une séance dans une secte secrète, ça, c’est performatif, et pourtant rien à voir avec la langue… Il faut faire attention à tout un tas de trucs qui sont déposés et qui ne sont pas très intéressants. De 1870 jusqu’en 1914, Peirce a réfléchi à la question du pragmatisme, ça le hantait, et un jour il a eu cette formule extraordinaire quand on réfléchit à son fondement : « Le pragmatisme c’est la logique de l’abduction. »

Pourquoi ? L’abduction est un des arguments fondamentaux qui se rapproche de l’hypothèse, l’inspecteur Bourrel fait une abduction dans Les cinq dernières minutes. J’en vois qui sourient, d’autres non, j’en abduis que certains ne connaissent pas l’inspecteur Bourrel. Je ne le déduis pas, parce que je n’en sais rien, vous pourriez aussi ne pas avoir envie de sourire, pourtant j’abduis que chaque personne qui ne sourit pas ne connaît pas l’inspecteur Bourrel, c’est une abduction, une hypothèse. L’abduction est cette capacité que nous avons de produire une idée générale qui va être posée, non pas comme une vérité absolue mais comme quelque chose de problématique mais qui est arrivé comme idée… Si cette idée est arrivée, si elle a quelques raisons d’être, comment va-t-on pouvoir y accéder d’une quelconque façon ? On ne le pourra que par les effets qu’elle va produire, par exemple vous connaissez l’histoire célébrissime de la pomme de Newton, qui ne s’est sans doute jamais produite : « Bon Dieu !, mais c’est bien sûr !, la lune tombe sur la terre. », cette idée princeps pour la compréhension de la mécanique céleste. Jamais personne n’avait eu l’idée que la lune tombait sur la terre, au contraire, on pourrait dire que cette idée n’est pas vraiment naturelle, on ne voit pas tomber la lune, on voit simplement qu’elle fait le tour, et c’est tout ce que l’on peut dire, or, lui dit qu’elle tombe, ce qui est une idée inouïe mais il avait beaucoup étudié, il avait largement pensé ce champ-là. Une pomme qui tombait d’un arbre l’aurait inspiré mais ce n’est même pas la peine, il suffit qu’un jour, il se réveille et se dise « Bon Dieu !, mais c’est bien sûr !, la lune tombe. », et il fabrique toute la mécanique céleste, c’est une abduction, mais elle n’aurait aucun intérêt comme abduction si elle ne conduisait pas à des expériences qui vont pouvoir mettre en évidence la véracité de ce qu’il pense, de vérifier si cette histoire a quelque sens.

Quand l’inspecteur Bourrel dit : « Bon Dieu !, mais c’est bien sûr ! », une idée vient synthétiser quelque chose, on ne sait pas quoi, une idée surgit et il va à ce moment-là partir à la recherche d’indices guidés par l’abduction primaire. La raison d’être de l’abduction est de pouvoir conduire à des actes, à ce qu’en seraient les développements pratiques, c’est pour cette raison que le pragmaticisme est la logique de l’abduction, et ça c’est d’une force absolument inouïe car là, on comprend à la fois le pragmaticisme et l’abduction, à condition de les mettre vraiment en parallèle, sans les séparer sinon c’est fichu, ce n’est même pas la peine d’en parler, et vice versa.

Tout cela pour vous dire que nous sommes là dans une dimension pragmaticiste.

(…)

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