Canet, le 15 janvier 2007 Elaborations autour du futur antérieur

lundi 15 janvier 2007, publié par Michel Balat


Canet, le 15 janvier 2007

Elaborations autour du futur antérieur

M. B. : La dernière fois on avait parlé de la question du temps et de l’espace, et de la logique du temps. D’ailleurs sur le site vous pourrez trouver le texte de Peirce sur le temps, parce que tout le monde n’a peut-être pas le livre en français. C’est très riche, et j’avais essayé de vous résumer les positions. Il y a quelque chose d’important dans la manière dont Peirce aborde la question du temps, et c’est dans cet article très complexe auquel je réfléchis depuis vingt ans : « La logique des mathématiques ». Il m’a fallu très longtemps pour comprendre pourquoi c’était intitulé « La logique des mathématiques » parce qu’il ne parle pas un seul instant des mathématiques. Il essaie de voir comment les catégories s’articulent. C’est vraiment prodigieux, c’est un travail époustouflant, en particulier quand il aborde ce qu’il appelle « les lois du temps ». Il fait remarquer que fondamentalement ce qui est sujet du temps c’est l’événement. Si vous voulez, ce sont des réflexions très approfondies sur la nature d’un fait.

Je vous rappelle la définition qu’il en donne, définition très importante. Il détaille des tas de trucs très intéressants, mais il me semble que l’idée la plus essentielle c’est que « le fait se forge un chemin contre tout le reste ». Autrement dit, le fait s’oppose à tout ce qui n’est pas lui, donc aux autres faits, et c’est là sa secondéité fondamentale. Il s’oppose à tout ce qui n’est pas le fait, ce qui est une idée intéressante, parce que si vous voulez, ça évite la conception du fait comme allant de soi. Par exemple quelqu’un vous dit « ça c’est un fait ! » — « Oh ! Attends ! Le fait dont tu parles, c’est quand même quelque chose ! Sa secondéité, sa racine et sa nature profondes sont de s’opposer à tout le reste, alors ne me dis pas que tu peux le décrire comme ça ! ».

Je ne sais pas si vous voyez l’importance de la chose : on ne peut pas se baser sur un fait, même s’il y a des propositions qui expriment le fait, bien entendu, le fait, fondamentalement, s’oppose à tout le reste, c’est ça qui est la chose… c’est la secondéité pure du fait. Alors je ne dis pas qu’un fait ne soit que secondéité pure, mais il existe un noyau de secondéité pure qui est celui-là, et qui implique par exemple qu’un fait n’est pas uniquement opposable à un autre fait.

Si vous réfléchissez deux secondes à la manière dont vous considérez le fait, vous verrez que vous le considérez comme opposé à d’autres faits. Par exemple, ce drapeau bouge, c’est un fait qu’il y a du vent marin. Je l’ai exprimé, voilà un fait, soit, mais sa secondéité n’est pas élucidée par le phénomène du vent, par le phénomène de la non-rigidité du drapeau, par tous ces phénomènes-là. Tout peut expliquer un fait, tout peut être mobilisé, si je puis dire, pour expliquer le fait, hormis la secondéité du fait lui-même. Vous comprenez ça… le fait n’est pas évident, ce n’est pas quelque chose sur quoi on peut se baser ?

On a eu de nombreuses discussions à ce sujet avec Gérard Deledalle, qui assurait que Peirce est empiriste. Quand on réfléchit au fondement du pragmatisme on s’aperçoit que la base de sa philosophie est empirique. Mais comme le disait si bien Gérard, « c’est un empirisme qui est sauvé des faits », parce que la pire des choses dans l’empirisme, ce qui le rend idiot, c’est l’évidence du fait… on croit. L’empiriste c’est quelqu’un qui pense pouvoir s’appuyer sur des faits pour exprimer ce qu’il voit, ce qu’il veut faire, etc., eh bien, justement on ne peut plus s’appuyer sur le fait comme une sorte d’évidence à soi, ce qui rend donc la philosophie de Peirce bien plus complexe que le simple empirisme habituel. C’est pour cette raison qu’il a inventé le pragmatisme qui est bien plus subtil, empiroïde. C’est un empirisme, mais qui n’est pas empirique. Bon. L’empirisme c’est bien quand même ! Enfin je pense qu’il en faut toujours de l’empirisme, si on est toujours dans le théoricisme, c’est atroce, on perd de vue l’essentiel. Il faut pouvoir se laisser faire aussi par ce que nous suggèrent les faits, mais sans croire que cela constitue l’essence même du fait, c’est ça le truc.

De plus, la définition qu’il donne de l’événement est la suivante : « le sujet du temps ce n’est ni la seconde ni la durée mais l’événement », et aussi cette définition que je vous donne depuis cent ans, parce qu’elle est très belle : « L’événement c’est la jonction existentielle de faits incompossibles ».

Public : … incompossibles ?

M. B. : Comme son nom l’indique !… (rires)

(…)

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