Canet, le 23 avril 2007 Quelques rappels sur les catégories sémiotiques

lundi 23 avril 2007, publié par Michel Balat


Canet, le 23 avril 2007

Quelques rappels sur les catégories sémiotiques

M. B. : Donc, on continue sur nos histoires. J’ai parlé de la question du mot de passe et c’est quand même une question qui n’est pas résolue. Si vous voulez, j’essaie d’expliciter, de logiciser un sentiment, une abduction. J’ai le sentiment que le mot de passe recèle le secret de la fonction symbolique, mais je n’en suis pas sûr, j’essaie alors de m’en convaincre en vous parlant, donc, ne prenez pas ça comme argent comptant. Faut voir !

En somme, la question du mot de passe, comme je le disais, est quelque chose qui met au moins en scène un interprétant : un mot de passe n’a de sens que si l’on considère qu’un interprétant lui est adjoint, puisque le mot de passe est une sorte d’intention pure mais dégagée de toutes les scories, néanmoins précieuses, que présente le symbole. Quand on parle, comme je suis en train de le faire là, on produit des symboles en pagaille, des double sens, des trucs compliqués qui font la richesse de la langue et qui, surtout, nous sont indispensables. Mais si l’on veut pouvoir analyser la fonction symbolique de la manière la plus précise, il faut d’abord commencer par enlever tout ce qui est à enlever pour essayer de voir le noyau, ce qui reste, ce autour de quoi les choses peuvent se construire. Donc, avant de dire que c’est la fonction du mot de passe, il faut bien s’assurer qu’on est vraiment, sérieusement, au cœur de la fonction symbolique.

D’abord, le mot de passe se présente comme une succession de… Lacan dirait de signifiants, une sorte de concaténation de signifiants qui remplissent une certaine fonction. Je vous rappelle à ce propos les trucs de base vraiment massifs de la sémiotique — un peu de sémiotique, quand même, parce qu’on est obligé là —, je vous rappelle que quand on considère le signe en lui même, dégagé de toute interprétation, dégagé de toute suggestion d’un objet quelconque, c’est-à-dire avant qu’il ne fasse réellement signe à quelqu’un, quand on considère le signe que j’appelle donc « en lui-même », c’est-à-dire le représentement, il peut être fondamentalement de trois ordres différents, qui sont les trois catégories de Peirce. Pendant des années j’ai beaucoup insisté sur un de ces ordres-là qui est ce que Peirce appelait le ton, enfin le qualisigne, signe de qualité, dans le jargon officiel. Ça veut dire que le qualisigne ou le ton est un signe qui sera signe ou qui fera signe parce qu’il est une qualité, en tant que il est une qualité. Souvent, je prenais un exemple qui me plait beaucoup, c’est Le parfum de la dame en noir. Vous avez lu ce livre de… ? Comment il s’appelle ?

Public : Gaston Leroux.

M. B. : Gaston Leroux, Rouletabille. De temps en temps, il croise une femme en noir, et il y a un parfum qui reste, et un parfum qui lui fait signe de quelque chose, qui réveille quelque chose en lui, mais qu’il ne sait pas préciser, c’est une réminiscence, bon, c’est la madeleine, quelque chose comme ça. Et on voit qu’il ouvre à toute une richesse signifiante qui est restituée par le langage, certes, mais qui, au départ, est purement tout un ensemble complexe de qualités qui s’articulent : c’est ça Le parfum de la dame en noir. Au départ il y a quelque chose, des évocations, des réminiscences, jusqu’au moment où… Mais si jamais vous voulez le lire, vous ne souhaitez pas que je vous donne la clef de l’histoire… quand même bien intéressante… Donc voilà, Le parfum de la dame en noir, ce parfum qui évoque quelque chose, mais évoque n’est pas le mot juste parce que évoquer implique la voix, vocare. Il n’y a pas de voix là-dedans, on est simplement dans un ensemble, un réseau, un tissu, un tissu de sensations, des sensations qui ne sont pas, elles, nécessairement spécifiées, puisque ça peut être des sensations vagues, très vagues, des réminiscences, donc. Là, on peut dire qu’on est dans le qualisigne, le ton. J’ai beaucoup utilisé le ton pendant des années pour essayer de décrire ce qui doit se trouver dans tout discours pour avoir une fonction de présence : suivant qu’on parle d’une façon ou d’une autre, le type de discours évoquera ou pas. Et c’est moins le contenu-même du discours que le choix des mots, la manière de le dire, enfin toutes ces choses-là. Par exemple, on voit bien qu’en poésie c’est tout à fait ça : quand on écoute un poème ou même quand on lit un poème — ceux qui sont faits d’abord pour être lus —, quand on lit un poème, on se rend compte qu’il y a tout un complexe de trucs qui arrivent comme ça, je ne dis pas de sentiments, ce n’est pas la question, ou bien alors il faut le prendre presque au sens anglais du feeling, quelque chose qu’on pressent ou qu’on sent. Ça, si vous voulez, c’est ce qui constitue quand même le socle, la base dans la parole : la possibilité de choisir. On choisit donc des mots, le poète fait ça, il choisit même s’il ne sait pas comment il fait ce choix, et ça donne alors quelque chose, ça tisse autrement les mots ensemble, eh bien, ce tissage qui apparaît dans la poésie, mais qui, comme de bien entendu, est présent dans tout discours, il apparaît dans la poésie parce que, tout à coup, ça devient prévalent. On peut appeler ça : la mise en place d’un système tonal.

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