Canet, le 24 septembre 2007 Le concept de continuité (II)

samedi 28 décembre 2013, publié par Michel Balat


Canet, le 24 septembre 2007

Le concept de continuité (II)

M. B. : Bon, nous sommes le lundi 24 septembre 2007. La dernière fois, je vous avais montré que la question de la continuité pouvait très bien échapper à l’observation scrupuleuse des choses, mais qu’une réflexion approfondie sur les conditions nécessaires à toute chose en mouvement nous amenait à supposer la continuité. Je vous avais donné des éléments à partir de l’histoire d’Achille et la tortue, et je vous avais indiqué que, sans aucun doute, la continuité était supposée pour pouvoir parler du déploiement des interprétants dans la sémiose, et ce, quand bien même on en rendrait compte par le discontinu, puisque rendre compte de quelque chose, c’est couper dans le continu, ce qui nous donnait une indication sur la notion de coupure.

Je vous avais fait remarquer que la notion de coupure avait été introduite par les mathématiciens pour définir les nombres réels — il ne m’avait pas paru absolument indispensable d’expliquer comment ils procédaient, même si ça pouvait présenter un intérêt, parce que ça réclamait un effort disproportionné par rapport au résultat —, avant d’être reprise par Lacan. Quand il dit que « le signifiant est une coupure », eh bien, il faut le penser comme une coupure dans la continuité du discours. Ce que j’avais essayé de justifier, et puis l’orage est venu à ce moment-là faire une coupure dans mon discours…

G. P. : Tu peux un peu développer là, le rapport de la continuité et du signifiant ?

M. B. : Eh bien, en somme, le signifiant apparaît comme discontinu dans un continuum. On peut avoir ça de manière plus claire si l’on songe à toutes les concaténations possibles de signifiants : la potentialité de signifiants comme possibles peut être pensée comme un continuum. Tous les discours possibles qui peuvent être tenus par exemple, mais à condition de les poser non pas au niveau du signifié mais au niveau du signifiant. Lacan parle d’une batterie du signifiant. Par exemple, en mathématiques on connaît bien ça, avec les groupes continus : un groupe continu peut-être engendré par un nombre fini d’éléments. On a un nombre fini d’éléments, mais en les faisant jouer les uns avec les autres on peut avoir un continuum sans difficultés. C’est toujours comme ça que j’ai traduit le signifiant chez Lacan, mais vous pouvez peut-être soutenir autre chose… Je vous rappelle que ce sont mes propres abductions, ma propre lecture.

Il me semble que ce que je suis en train de vous dire est justifié par le fait que toute la réflexion du dernier Lacan porte sur la topologie de figures continues : le tore, la sphère trouée, ce qu’il appelle le cross-cap, etc. Il dit finalement que le signifiant fait une coupure dans ces figures topologiques, donc on voit bien que la batterie signifiante engendre de telles structures.

C’est un petit peu comme dans les groupes de Lie, par exemple — puisque c’était ma spécialité, enfin il paraît… Je ne me souviens même plus de ce que c’est… Sophus Lie, c’est un type formidable, un grand mathématicien, un des fondateurs de l’algèbre topologique —, on sait qu’il y a des groupes de Lie qui sont engendrés par un nombre fini d’éléments. Ce sont des questions que vous vous êtes sans doute posées, même enfant : combien de phrases différentes peut-on faire avec les mots dont on dispose et avec la grammaire qui est la nôtre ? Bon, on s’aperçoit que c’est infini. A priori c’est infini. On ne peut pas réaliser une infinité de phrases, mais par contre, il y a une possibilité d’une infinité de phrases ; et pour cette infinité-là, chaque phrase introduit une discontinuité dans le continuum de toutes les phrases possibles. Ceci pour vous donner quelque chose qui est plus clair. Donc, quand on parle de signifiant, c’est à ce niveau-là, c’est-à-dire qu’à un moment donné, il y a quelque chose qui surgit et qui fait coupure dans un continuum.

Bon. Alors la chose qui paraissait intéressante d’un point de vue un peu plus peircien, disons, c’était le fait qu’il nous faut supposer le continu. Sauf que le continu est du niveau de la tiercéité, or la supposition introduit la hiérarchie, puisque sub-poser, c’est poser dessous ; alors, là, il nous faudrait trouver un mot, il nous faudrait sur-poser (rires) Ça n’existe pas, ça ? Il n’y a pas un terme pour dire ça… vous qui êtes savants, pour dire que c’est couvrant ? J’attirais votre attention là-dessus parce que c’est une question qui est très embêtante : au bout du compte, on a le sentiment que le continu est une sorte de donné immédiat.

Je vous faisais remarquer que lorsque vous vous tournez vers n’importe quel paysage, vous avez un sentiment de continuité, mais ce sentiment de continuité n’a rien à voir avec la continuité, qui est clairement, elle, du niveau de la tiercéité. Et au point même où, dans un passage, Peirce fait remarquer la chose suivante : si la pensée était discontinue, nous ne pourrions même pas penser le continu. Or nous pouvons penser le continu, c’est donc que le continu est l’être-même de la pensée.

Bon, il dit ça beaucoup mieux que moi ; moi je résume des arguments plus complexes, mais il me semble qu’on doit pouvoir trouver ça dans les Collected Papers dans un chapitre qui est consacré au continuum. Quand je l’aurai retrouvé, je le mettrai en ligne… mais en anglais, alors !

Il y a donc cette distinction importante à faire entre le continuum qui est, disons, perçu, senti, entre le sentiment de continuité — alors le sentiment de continuité, ça nous dit quelque chose quand même : quand Winnicott parle du sentiment continu d’exister, ce n’est pas pour rien —, entre le sentiment continu d’exister et la continuité, qui est, elle, du niveau d’une loi, par exemple…

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