Canet, le 17 mars 2008 : autour de Tarde

lundi 17 mars 2008, publié par Michel Balat


Canet, le 17 03 2008

M. B. : Nous sommes le 17 mars 2008. Exceptionnellement, causerie !… (rires) Oui, cette année c’est une causerie à trous. Il y a beaucoup de vacances, surtout le lundi, quoique le lundi de Pentecôte ou le lundi de Pâques, ce soit un peu fatal… (rires) La dernière fois j’avais parlé du for intérieur, ça vous a fait réagir ?

F. C. : Oui, que le public se constitue autour d’un discours.

M. B. : D’un journal. Mais j’ai aussi fait remarquer que Lacan définissait le discours comme lien social. C’est probablement pour ça que tu as entendu discours, je l’ai fait remarquer en même temps.

F. C. : J’ai entendu discours et je me demandais si c’était restrictif, parce que sur la notion de public, on peut dire la même chose avec l’image.

M. B. : Le public ne se constitue sans doute pas autour d’une image, mais d’un journal, parce que le journal est du registre du discours, ce qui inclut l’image en tant que composant du discours, confer la télévision. Il est extraordinaire que Gabriel de Tarde ait pu élaborer ça à son époque, à la fin du XIXe siècle, alors que Gustave Le Bon avait écrit son livre célèbre, la Psychologie des foules , où il annonçait de manière tonitruante : « Nous sommes rentrés dans l’ère des foules ». Tarde lui répond dans un petit livre, indispensable, L’opinion et la foule , en disant que des foules, il y en a toujours eu, mais que le public est un phénomène récent, lié à la constitution des journaux. Entre autres remarques géniales, il dit que l’actualité, c’est le journal qui la constitue, il n’y a pas d’actualité en soi ; et on peut d’ailleurs remarquer que si vous prenez un journal de la veille, eh bien, il ne vous intéressera pas, il ne sera bon qu’à entourer les poissons, — enfin à mon époque il entourait les poissons, maintenant ça doit être interdit à cause des produits toxiques ! alors que les poissons sont largement intoxiqués par tous les produits jetés dans la mer… Gustave Le Bon a écrit la Psychologie des foules dont s’est inspiré Freud ; vous avez ça dans Psychologie des masses et analyse du moi . Il fait remarquer le rôle de l’idéal du moi dans cette histoire : permettre l’hypnose des foules. C’est très intéressant, l’hypnose dont parle beaucoup aussi Gabriel de Tarde.

O. F. : Le livre de chevet d’Adolf Hitler.

M. B. : Gustave Le Bon ?

O. F. : Psychologie des foules.

M. B. : Pour dormir ? Gabriel de Tarde disait que chaque journal forge son public, qui, contrairement à la foule, n’a pas besoin d’être rassemblé en un même lieu. Il avait évidemment à l’esprit l’idée d’étendre la notion de personne à celle de public. La foule, elle, a besoin d’être rassemblée, du contact des corps, et là, la notion de corps-foule se distingue de celle de personne-public. La distinction entre les deux est très importante et ça peut permettre justement de saisir à quel point on peut se sentir en rapport avec quelqu’un sans jamais l’avoir rencontré, ni même savoir qu’il existe : des idées peuvent naître dans l’esprit de personnes différentes et surgir au même moment. Vous avez un exemple qui est donné cette semaine par mon petit chéri, Didier Nordon, qui fait le bloc-notes de Pour la science, qui s’intéresse beaucoup aux mathématiques :

En 1826 deux jeunes hommes arpentaient les rues de Paris, ils ne se connaissaient pas mais les mêmes questions mathématiques hantaient leur esprits. La question, c’était la résolution des équations algébriques, et ces deux-là qui ont sillonné les rues de Paris pendant un temps, sans jamais se rencontrer, qui ne se connaissaient ni l’un ni l’autre, l’un avait quinze ans, et il était en train déjà d’élaborer sa théorie, c’était Évariste Gallois, et l’autre avait vingt-quatre ans, c’était Niels Abel, celui des groupes abéliens, un type qui est aujourd’hui très connu, et tous les deux, à ce moment précis, pensaient à la même chose ; l’un et l’autre ont réussi à transformer les mathématiques de leur époque autour de cette question en inventant des outils auxquels jamais personne n’avait pensé. C’est inouï ! Autour du journal (au sens large !) la notion de public peut nous permettre de comprendre comment des idées peuvent passer de l’un à l’autre, un journal vient ensemencer, si je puis dire, les esprits, vient ensemencer le musement, c’est-à-dire manifester des connexions, comme dans une institution (au sens d’Oury). Pour permettre l’inscription de quoi que ce soit, eh bien, il doit y avoir quand même une sorte de journal, autrement dit des réunions, des choses comme ça, où l’on vient à un moment donné ensemencer le musement pour que la connivence puisse se créer entre les personnes, sont nécessaires. Autrement dit, un public, ça se travaille, et ça se travaille par le journal.

(…)

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