Canet, le 14 janvier 2008, Rappels sur l’invention de la numération et de l’écriture. Concepts d’hémorragie symbolique, de concaténation. Liens avec le corpenser.

lundi 14 janvier 2008, publié par Michel Balat


Canet, le 14 janvier 2008

Rappels sur l’invention de la numération et de l’écriture. Concepts d’hémorragie symbolique, de concaténation. Liens avec le corpenser.

M. B. : Nous sommes le 14 janvier 2008, et aujourd’hui il faudrait que j’aborde ce que j’avais annoncé la dernière fois, et que je n’ai même pas effleuré. J’ai ressorti de vieux articles que j’avais écrits sur Corps et institution, dont un qui s’appelle « Corps et inscription de la parole dans les institutions ». Nous en sommes toujours plus ou moins autour de cette idée de ce qu’on peut appeler, connement, « les premiers mots » de l’enfant, — connement au sens où il n’est pas obligatoire qu’il y ait quelque chose comme des « premiers mots », mais il y aura eu des premiers mots. Je veux dire par là qu’on ne va pas rester avec un magnétophone aux pieds de l’enfant jusqu’au moment où on aura enfin recueilli les premiers mots. La question ne se pose pas comme ça, elle se pose, comme toujours d’ailleurs dans le domaine des signes, dans le « aura été ». Lorsqu’on essaie de faire une étude sémiotique, on s’aperçoit que tout ce dont on parle c’est quelque chose qui aura été, qui permet de penser ce modèle pratique, qui peut servir à bien des fonctions, à savoir la triade du représentement, de l’objet et de l’interprétant. C’est un modèle inépuisable. Nous allons tâcher de nous en servir, en particulier pour reposer la question de l’écriture.

Je vous avais fait remarquer que, toujours en se servant de ce modèle, nous pouvions reprendre la question du type, dont un exemple est le mot, et de la tessère, dont je vous rappelle que c’est, en quelque sorte le corps du signe, qui nous conduit à l’hypothèse, faite depuis de nombreuses années, des tessères corporelles, c’est-à-dire la conception que le corps lui-même est organisé selon les lois des tessères, c’est-à-dire qu’il peut servir de corps des représentements. Le corps n’est pas organisé selon la nature, — dès lors que le langage apparaît on se demande s’il y a une nature quelconque — mais selon son « destin » de porte-type. La nature devient quelque chose de tout à fait problématique puisqu’au bout du compte la dite nature ne se livre à nous que par le biais des signes, c’est-à-dire lorsqu’elle n’est plus naturelle ! Ainsi la nature est une hypothèse. Je dis souvent que c’est, hélas ! le seul point commun que j’ai avec Socrate, c’est une défiance concrète concernant la nature. Avez-vous remarqué que tous les dialogues de Platon se tiennent à l’intérieur de la cité au plus près du forum. Je ne sais si vous êtes déjà allés à Athènes, mais le forum est vraiment un coin très petit, fermé. Seul un dialogue a lieu hors des limites de la ville, ça a quand même son intérêt, un seul, c’est le Phèdre. Socrate et Phèdre vont discuter à l’extérieur des limites d’Athènes. Il y met en valeur un grand platane — dont on avait sans doute remarqué depuis l’antiquité le caractère urbain —, et le gattilier — connu pour son pouvoir « féminisateur » et dont le nom savant « agnus castus » signifie « chaste agneau ». Par ailleurs les rives de l’Illisos auprès desquelles le dialogue va se tenir, est tout d’abord investi comme lieu mythologique. C’est dire à quel point cette nature-là est bien peu naturelle ! Par ailleurs, le Phèdre, soit dit en passant, est le dialogue fondamental si l’on veut pouvoir parler de l’écriture, puisque c’est là qu’est avancé le mythe égyptien de Thor. Enfin, lorsque Phèdre fait remarquer à Socrate qu’il est étranger à la nature, n’ayant semble-t-il jamais quitté Athènes, celui-ci lui répond que la nature ne lui a jamais rien appris : « ni les champs ni les arbres ne veulent rien m’apprendre, mais bien les hommes qui sont dans les villes ».

Ainsi notre modèle nous a servi sur la question du corps du signe, qui a ses propres qualités, je vous le rappelais la dernière fois, les qualités matérielles du signe. On peut se rapporter à des phrases de notre ami Salomon Resnik — qui ne veut pas venir à Canet —, qui fait remarquer que matière vient de materia c’est-à-dire les choses de la mère. Les qualités matérielles des signes, renvoient ainsi à cette dimension du corps de la mère. Alors revenons sur notre distinction type-tessère, et je vous renvoie à ces articles où j’en parle dans le détail, si vous voulez vous rafraîchir la mémoire. Cette distinction type-tessère, entre le corps du signe, qui porte le signe, c’est bien l’histoire de la tessère et de sa logique, eh bien, c’est ce qu’on va essayer de regarder de beaucoup plus près. J’ai ressorti pour cela un vieux livre, un livre assez extraordinaire, — c’est un gros livre, écrit en caractère courrier, le pire des caractères qui existe, parce que c’est pénible à lire, c’est resserré, c’est mal foutu, c’est en fait un polycop, quoi, c’est un polycop qui a été broché, mais enfin un gros polycop quand même —, et c’est de James Février qui est vraiment quelqu’un de tout à fait épatant. Il était prof à l’Ecole des Hautes Études, un vrai savant, qui est mort dans les années 70. Son livre a été édité une première fois en 48, et je dispose du texte de 59. Sans doute depuis des progrès ont dû être réalisés : il parle des écritures amérindiennes, mais maintenant on sait déchiffrer l’écriture maya, ce qu’on ne savait pas faire à son époque. Ce que je voudrais relever en particulier, c’est son évocation de proto-histoire, de la préhistoire de l’écriture. Vous savez sans doute, certains me l’ont déjà entendu évoquer, que proto- ou préhistoire, cette distinction, est précisément quelque chose qui est lié à l’écriture, c’est-à-dire que ce qu’on appelle la préhistoire c’est tout ce dont on ne peut avoir connaissance que dans la période qui précède l’invention de l’écriture ; ce qu’on appelle la proto-histoire c’est la part de l’histoire dont on a des témoignages par les écritures les plus anciennes qui existent, donc ça fait un bout, un espace de temps là où les gens dans l’écriture parlaient déjà de phénomènes qui avaient lieu avant l’écriture. On peut fabriquer des mythes d’invention de l’écriture, comme Platon le fait dans le Phèdre, mais on peut aussi avoir des « mythes scientifiques » puisque quand même la science est largement créatrice de mythes. Vous verrez, enfin si vous le lisez, sur les gestes, sur des choses comme ça, des proto-écritures. Au fond dans toutes ces choses-là, même si ce n’est pas de ce côté là que nous allons aller, ce qui me paraît peut-être plus intéressant c’est d’essayer de voir à l’instar de ce qu’on a fait pour l’enfant c’est-à-dire à quel moment l’enfant se met-il à parler ? Eh bien, à quel moment apparaît l’écriture ?

(…)

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