Note sur Matter is effete mind par Michel Balat

vendredi 8 janvier 2010, publié par Michel Balat


Note sur Matter is effete mind

Cette phrase de Peirce apparaît dans différents contextes entre 1890 et 1893 (cf. Writings 8, p. 384). J’en extrais deux :

W8, 22 : The only possible way of explaining the connection of body and soul is to make matter effete mind, or mind which has become thoroughly under the dominion of habit, till consciousness and spontaneity are almost extinct.

W8, 106 : The one intelligible theory of the universe is that of objective idealism, that matter is effet mind, inveterate habits becoming physical laws.

Je voudrais ici simplement mettre en évidence le sens du terme ‘effete’.

On lit à l’entrée ‘effete’ du Skeat, le dictionnaire étymologique de la langue anglaise :

Effete, exhausted. (L.) In Burton, Anat. of Melancholy, ii. 4. I. 5 ; p. 370 (R.). — L. effetus, effœtus, weakened by having brought forth young. — L. ef- = ec- (ex) ; and fetus, breeding. See Fetus.

En nous reportant au dictionnaire étymologique de la langue latine d’Ernout et Meillet :

*fe-, fetus, -a, -um : fécondé ; d’où au fém. « [femelle] pleine, grosse de » ; et par extension, comme effetus, « qui a mis bas » et « qui a cessé d’enfanter ». (…) Puis « fertile ». Synonyme poétique de plenus. (…)

On pourrait dire qu’il s’agit ici de la pierre de touche de l’Idéalisme objectif de Peirce. On voit clairement dans les deux termes latin et anglais, apparaître l’idée d’une cessation de la modalité en quelque sorte créatrice de la tiercéité, ou encore l’extinction du processus sémiosique. Il semble que nous puissions rapprocher cela de l’idée présentée par Peirce dans le « Lac de Peirce » (cf. http://www.balat.fr/ecrire/?exec=ar...), que je rappelle ici. Sous l’effet de la gravité une idée peut perdre petit à petit ses associations jusqu’à tomber au fond du lac sans fond. Si le potentiel lié à l’idée est mesuré par ce qu’il faudrait de travail pour la faire remonter à la surface, on voit que, en tombant suivant la gravité, elle croît en potentiel et décroît en possibilités associatives, autrement dit en énergie potentielle, c’est-à-dire encore en vivacité. Ainsi le lac de Peirce se présente comme une création continue de matière (le fond du lac sans fond (!)) par affaiblissement des possibilités de liaison d’une idée, autrement dit de sa capacité reproductrice. C’est en cela que nous rejoignons le « matter is effete mind ».

Je pense que nous pourrions rapprocher de la notion de pulsion de mort chez Freud, la tension entre le fond du lac et sa surface donnant l’exacte image de la tension bipolaire des deux grandes pulsions. L’une, la pulsion de mort, est assimilable à la gravité, à l’acquisition de potentiel, l’autre, la pulsion de vie, aux échanges associatifs (unification) et au transfert d’énergie potentielle.

Par ailleurs, le lac étant sans fond, la matière perd peut-être sa capacité reproductrice (associative), mais jamais totalement. Nous sommes confrontés ici à la question de la continuité. La métaphore du lac sans fond, parce qu’il est sans fond est cohérente avec la démarche de Peirce où l’on ne peut constituer de la secondéité avec de la tiercéité sinon par un passage à la limite. Ici la limite serait le fond du lac, une sorte de matière absolue qui ne peut vraiment se concevoir, sauf comme, précisément, une limite. Les différences de profondeur nous permettraient sans doute de penser, dans la matière comme signe épuisé, des niveaux de « matérialisation » divers. Si je me permettais une abduction, ce serait la suivante : ce qui est actuellement la matière « absolue » encore pensable serait celle du « trou noir », au sein desquels les lois physiques ne règnent pas. Il semble que quelqu’un comme Frances Tustin évoque bien ce règne absolu de la pulsion de mort dans Le trou noir de la psyché.

Le 8 janvier 2010 Michel Balat


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