Notes sur le Futur Antérieur

mardi 15 novembre 2005, publié par Michel Balat


Notes sur le Futur Antérieur : bref commentaire autour d’un extrait d’un séminaire de Lacan

Voici l’extrait en question

« D’une part, l’inconscient est (...) quelque chose de négatif, d’idéalement inaccessible. D’autre part, c’est quelque chose de quasi réel. Enfin, c’est quelque chose qui sera réalisé dans le symbolique ou, plus exactement, qui, grâce au progrès symbolique dans l’analyse, aura été. Je vous montrerai d’après les textes de Freud que la notion de l’inconscient doit satisfaire à ces trois termes. Mais je vais tout de suite vous illustrer le troisième d’entre eux, dont l’irruption peut vous paraître surprenante.
N’oubliez pas ceci : Freud explique d’abord le refoulement comme une fixation. Mais au moment de la fixation, il n’y a rien qui soit le refoulement : celui de l’homme aux loups se produit bien après la fixation. La Verdrängung est toujours une Nachdrängung. Et alors, comment expliquer le retour du refoulé ? Si paradoxal que ce soit, il n’y a qu’une façon de le faire : ça ne vient pas du passé, mais de l’avenir.
Pour vous faire une idée juste de ce qu’est le retour du refoulé dans un symptôme, il faut reprendre la métaphore que j’ai glanée chez les cybernéticiens - ça m’évite de l’inventer moi-même, car il ne faut pas inventer trop de choses.
Wiener suppose deux personnages dont la dimension temporelle irait en sens inverse l’une de l’autre. Bien entendu, ça ne veut rien dire, et c’est ainsi que les choses qui ne veulent rien dire signifient tout d’un coup quelque chose, mais dans un tout autre domaine. Si l’un envoie un message à l’autre, par exemple un carré, le personnage qui va en sens contraire verra d’abord le carré s’effaçant, avant de voir le carré . C’est ce que, nous aussi, nous voyons. Le symptôme se présente d’abord à nous comme une trace, qui ne sera jamais qu’une trace, et qui restera toujours incomprise jusqu’à ce que l’analyse ait procédé assez loin, et que nous en ayons réalisé le sens. Aussi peut-on dire que, de même que la Verdrängung n’est jamais qu’une Nachdrängung, ce que nous voyons sous le retour du refoulé est le signal effacé de quelque chose qui ne prendra sa valeur que dans le futur, par sa réalisation symbolique, son intégration à l’histoire du sujet. Littéralement, ce ne sera jamais qu’une chose qui, à un moment donné d’accomplissement, aura été. »

Commentaires en vue d’une lecture

Classiquement le futur antérieur (FA) est considéré comme le temps permettant d’indiquer qu’un événement au futur (F) est antérieur à un autre événement du futur, pex « quand j’aurai terminé (FA) ce texte, je l’enverrai à (F) la revue Institution ». Aurait-on pu dire « si je termine ce texte, je l’enverrai... » ? Là, l’événement qu’est l’achèvement du texte n’est plus supposé, seule sa possibilité l’est. Dans le moment béni où j’aurai enfin clos cet écrit, alors la phrase suivante « ce texte est terminé, je l’envoie... » aura eu comme objet un événement qui a eu lieu. Ainsi trois types d’événements sont considérés, selon trois modalités : supposé, possible, accompli. Allez-vous objecter qu’il aurait pu être dit « quand je terminerai ce texte, je l’enverrai... » ? Ç’aurait été dire moins, car d’une part le lien de subordination, ne serait-ce que temporelle, entre les deux propositions « terminer ce texte » et « envoyer ce texte à... » serait une question de fait (la secondéité chez Peirce) et non d’intention (la tiercéité), d’autre part la fin de l’article est encore une question de fait et non d’événement. Cette distinction entre « fait « et « événement » peut être lue ainsi. Un fait s’oppose à tout ce qui n’est pas ce fait, il est exprimable par une proposition, pex « l’article est terminé ». Un événement procède de la rencontre d’un fait venant du passé et d’un fait venant du futur et s’exprime par la conjonction de deux propositions contradictoires, pex « l’article n’est pas terminé » et « l’article est terminé ». Il y a dans l’événement, au-delà de sa formalisation, une référence au processus, à deux procès dont les flèches temporelles sont opposées : l’« en train de s’écrire » s’oppose à la remontée temporelle, le voyage à l’envers du texte, de sa réception par les éditeurs à son achèvement.
Il serait sans doute précieux de rapporter ici ce qu’une amie, Janice Deledalle-Rhodes, m’écrivait récemment : « L’arabe n’a que l’Accompli et l’Inaccompli. Comme ces noms l’indiquent les actions terminées s’expriment à l’accompli, et celle qui ne sont pas terminées à l’inaccompli, y compris celles qui n’étaient pas encore terminées dans un discours au passé, ce qui fait que la concordance des temps à la française n’existe pas. Toutes les autres nuances de temps peuvent être rendues par des particules, des préfixes, certaines formes du verbe ‘être’, etc. Blachère donne un exemple en arabe d’un accompli d’un verbe accompagné de l’inaccompli du verbe ‘être’ en disant que c’est ‘habituellement traduit en français par le futur antérieur’. » On voit le rapprochement avec ce qui vient d’être écrit concernant le processuel : si le verbe est à l’accompli, l’événement a eu lieu, mais si le verbe « être » est à l’inaccompli, c’est que le lien avec ce qui est accompli est en train de se faire, mais n’est pas encore fait. Là encore il y a une dimension de supposition à savoir celle de l’accompli. Ceci peut nous amener à revenir quelque peu sur cette triade des modalités d’événements : possibles, actuels et supposés.

Envisager un événement comme possible revient en somme à formuler deux propositions contradictoires quelconques, nous dirons qu’un tel événement se « produit » en un temps 0, un temps d’avant tout temps, un temps subjonctif. Le saisir comme actuel, c’est dire qu’il « a lieu » comme événement et, dans sa formalisation par des propositions contradictoires, qu’il « a eu lieu », dans un temps 1, un temps passé, ramassé sur lui-même, unifié. Enfin, le considérer comme supposé (dans le sens que nous venons de donner à ce terme), c’est l’affirmer comme se situant dans cette double polarité, entre le possible et l’actuel, entre le 0 et le 1, dans un temps ouvert, dans un futur antérieur ordonnant les propositions contradictoires dans le temps et posant la question de l’actualité à venir. Sans doute est-ce là aussi la logique du sujet. Dans L’Identification , Lacan propose ceci : « Le je littéral dans le discours n’est sans doute rien d’autre que le sujet même qui parle, mais celui que le sujet désigne ici comme son support idéal c’est à l’avance, dans un futur antérieur, celui qu’il imagine qui aura parlé : "il aura parlé". Au fond même du fantasme il y a de même un "il aura voulu". » Le sujet est « supposé ».

Le temps de la loi

Si des événements peuvent être supposés, qu’en est-il du « supposant » ? Par le fait même de la supposition se pose la question de la Loi, car il y a un ordre, donc quelque règle dans la succession de ceux-là. Nous pouvons ainsi traiter des événements comme des occurrences d’une loi. Que les cendres de ma pipe, dont le domaine d’élection est le fourneau de celle-ci, se retrouvent au sol, et j’incriminerai certes quelque maladresse de ma part, par exemple une expiration nasale trop appuyée, mais j’y verrai surtout une occurrence de la dure loi de la pesanteur. Il ne serait pas faux de dire « la chute des cendres a été une occurrence de la loi de la pesanteur ». Mais alors j’aurai mis l’accent sur l’occurrence : la loi aurait pu aussi bien cesser de produire ses effets après cette chute-là. Par contre la phrase « la chute des cendres aura été une occurrence de la loi de la pesanteur » met l’accent sur la continuité d’exercice de la loi. Est-ce à dire que le temps de la loi serait le futur antérieur ? que la loi émerge du hors-temps, 0, du possible, pour aller vers la complétude du temps clos, 1, du passé, plongée dans un futur antérieur, entre le 0 et le 1, au point où l’on pourrait dire « la loi est la collection des occurrences qui auront été subsumées sous elle » ?

S’il en était ainsi, alors nous verrions la loi se dégager par abduction à partir du temps 0, celui des occurrences possibles, trouver sa formule approchée par induction en considérant le temps 1, celui des occurrences passées, et trouvant sa formule « finale » (idéale) dans l’entéléchie aristotélicienne.

On voit ici le lien avec le texte autour duquel se constitue celui-ci : la loi du symbolique est au futur antérieur, elle vient de l’avenir, comme l’interprétant dans la sémiose, et qu’un symptôme soit reconnu comme produit d’une occurrence de cette loi détache le refoulement du présent éternel pour l’insérer dans l’ordre du passé. L’opération proprement sémiotique est ici celle de l’interprétant final.

« Ce texte est terminé » !

Michel Balat

P.-S.

Publié dans Institution, Revue de Psychothérapie Institutionnelle, N°36, mars 2005

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