Canet, le 23 février 2009. Sur Klemperer, suite : la L. B. I.

lundi 23 février 2009, publié par Michel Balat


Canet, le 23 02 2009

La LBI

M. B. : Nous sommes le lundi 23 février 2009, je vous l’annonce. J’aimerais bien, soit poursuivre un peu la réflexion entamée la dernière fois, si ça vous intéresse, soit que vous me relanciez sur quelque chose, et je parlerai de ce qui vous intéresse. Alors ? Non, il y a rien qui vient ? En attendant, il faut absolument que je vous lise un petit morceau du bouquin, parce que ça donne la clef de beaucoup de choses. Je vous explique, puisqu’il y a deux nouveaux parmi nous, la dernière fois j’ai à peu près consacré tout mon temps à parler d’un type qui s’appelle Klemperer, l’auteur de LTI, la langue du IIIe Reich, livre qui rassemble des morceaux choisis de son journal, qui a été publié. Victor Klemperer a vécu à Dresde de 1881 à 1960, autrement dit il est arrivé avec l’école publique, laïque et obligatoire. Je ne sais pas quand l’école est devenue laïque, publique et obligatoire en Allemagne ?

O. F. : Bien avant. Mais en fait l’influence de l’école est liée au protestantisme, et donc l’accès à la lecture de la Bible de façon individuelle.

M. B. : Oui, mais laïque ?

O. F. : La laïcité, eh bien, littéralement ils ne l’utilisent que depuis 1870.
L’administration s’est mise en place à cette époque-là, avec des droits sociaux quand même bien plus en avance que ce qu’il y avait en France.

M. B. : Ah, c’est la fameuse ‘tactique éprouvée’ de Karl Liebknecht, l’autre, — parce que vous connaissez peut-être Karl Liebknecht le grand révolutionnaire, l’ami de Rosa Luxembourg, les spartakistes, mais ce Karl Liebknecht-là, c’est un autre, celui qui a dirigé le syndicat ouvrier allemand pendant de nombreuses années, et qui avait exprimé cette idée forte qui est de dire : le syndicat ne se laissera pas ébranler par les spartakistes, en particulier, parce que notre vieille tactique éprouvée nous a permis de conquérir pied à pied des améliorations de la vie ouvrière. Puis il y a eu 33 ! la vieille tactique éprouvée s’est retrouvée très éprouvée, ça a été terrible !

Donc, 1881-1960, un type qui a vécu à Dresde, il faut l’imaginer, ça. D’abord, il faut aller à Dresde, ça vaut le coup, une ville impossible, sinistre, atroce. Vous la connaissez la ville de Dresde ? En l’Allemagne du sud, entourée des camps Sobibor, etc., et Dresde a vécu à partir de 33 sous la férule nazie puis, à partir de 45 sous celle de Staline et ses acolytes. C’est tout à fait extraordinaire qu’un type comme Victor Klemperer ait pu vivre, — enfin il faut se le représenter, ça, — vivre dans Dresde depuis 1881 jusqu’à 1960. C’est à peine imaginable. Dans la première période, comme je vous le faisais remarquer la dernière fois, de 1881 jusqu’à 1933 c’était un homme ordinaire qu’on n’aurait jamais repéré. À partir de 1933 jusqu’en 1945 c’était un sous-homme, un juif, et puis de 1945 à 1960 ça a été un héros, et c’est le même bonhomme pourtant, je veux dire qu’il n’avait rien fait pour être tout ça, ni juif ni héros, je veux dire que ça lui est arrivé comme un malheur. Il ne pensait pas qu’il était juif, il s’en foutait, enfin la question ne se posait même pas. L’intégration était telle que la question de la judéité ne se posait pas comme en Autriche, où là par contre c’était beaucoup plus sec. Il suffit de voir toutes les plaintes de Freud ! Dans ses écrits officiels on ne le voit pas trop, mais dans la quantité innombrable de lettres qu’il a écrites, il se plaignait souvent du statut des juifs en Autriche. Il ne pouvait pas être professeur entre autres à cause de ça. Klemperer était professeur de littérature française, spécialiste, si je me souviens bien, du XVIIIe siècle. En 33 il a été destitué de son poste, et il a travaillé comme ouvrier dans des usines diverses à Dresde. En 45, il a enfin pu vivre correctement, dans une maison, que je suis allé voir, une petite maison sympa, en petit bourgeois qu’il était. Entre temps, il a vécu dans la maison des juifs de 1935 jusqu’à 45 je crois, maison qui était réservée aux couples mixtes ; mixtes, il y a des trucs qui effraient, mixtes ! Alors, mixtes pourquoi ? parce que lui, était juif, et elle, sa femme, aryenne. Je vous rappelais la dernière fois qu’une des phrases que j’avais trouvé les plus épatantes, enfin il y en a plein de phrases épatantes dans ce livre mais il y en a une qui est extraordinaire, c’est lorsqu’il dit : au fond quand j’essaie de réfléchir à ce que je reproche le plus à Hitler, c’est de m’avoir obligé à réfléchir à cette stupide question des juifs et des aryens. Quel humour terrible !

(…)

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