Sur le singulier ou l’opacité de chacun

mardi 30 juin 2009, publié par Michel Balat


Sur le singulier ou l’opacité de chacun

« Le duc Houan lisait dans la salle, le charron Pien taillait une roue au bas des marches. Le charron posa son ciseau et son maillet, monta les marches et demanda au duc : Puis-je vous vous demander ce que vous lisez ?

Les paroles des grands hommes, répondit le duc.

Sont ils encore en vie ?

Non, ils sont morts.

Alors ce que vous lisez là, ce sont les déjections des Anciens !

Comment un charron ose-t-il discuter ce que je lis ! répliqua le duc : si tu as une explication, je te ferai grâce ; sinon tu mourras !

J’en juge d’après mon expérience, répondit le charron. Quand je taille une roue et que j’attaque trop doucement, mon coup ne mord pas. Quand j’attaque trop fort, il s’arrête [dans le bois]. Entre force et douceur, la main trouve, et l’esprit répond. Il y a un tour que je ne puis exprimer par les mots, de sorte que je n’ai pas pu le transmettre à mes fils, que mes fils n’ont pu le recevoir de moi et que, passé la septantaine, je suis encore là à tailler des roues malgré mon grand âge. Ce qu’ils ne pouvaient transmettre, les Anciens l’ont emporté dans la mort. Ce ne sont que leurs déjections que vous lisez là ! »

D’après Mirille Cifali in La pédagogie institutionnelle de Fernand Oury, Matrice éd., Lucien Martin, Philippe Meirieu et Jacques Pain (dir.), Vigneux (91270), 2009, p. 201. Tiré de Billeter J. F., Leçons sur Tchouang Tseu, Paris, éditions Alia, 2002, p.21.

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