Une expérience personnelle par Antoine Viader

samedi 18 mai 2013, publié par Michel Balat


Une expérience personnelle

« De la musique avant toute chose

Et pour cela préfère l’impair »

Verlaine

L’art poétique

De la musique, sans doute. Cette musique intérieure, silencieuse. Musique sans parole, subitement. Est-ce que cette musique s’arrête aussi au moment de l’accident vasculaire cérébral ?

C’est vrai qu’avec l’aphasie, on peut rencontrer aussi l’agnosie, et l’amusie et d’autres troubles du cerveau.

Dans mon cas, je crois que cette musique interne était déjà devenue, plus ou moins, discordante avant l’accident.

Après, elle est revenue, à peu près, comme avant. La musique extérieure, les chansons, par exemple, n’a pas été perturbée, ou très peu, sauf une certaine amnésie. La parole est revenue petit à petit, avec le travail des orthophonistes, mais pas complètement. C’est pareil pour la mémoire, lorsqu’un mot connu vous manque sur le moment, et qu’il reviendra plus tard.

Plus grave, c’est l’oubli des langues : ma langue maternelle, le catalan, et l’espagnol que j’ai parlé, lu et écrit pendant cinq ou six ans, à l’école, en Espagne. Je parlais ces deux langues couramment jusqu’à cet accident.
Certains de mes amis m’ont dit que si j’avais oublié ces deux langues, c’était faute de les pratiquer. Je ne crois pas. On n’oublie pas sa langue maternelle facilement, c’est comme quand on sait nager ou faire de la bicyclette. C’est autre chose que j’ai du mal à comprendre.

C’est pareil pour les chansons poétiques que j’aimais beaucoup, que ce soit en espagnol comme Paco Ibañez ou Atahualpa Yupanqui, en catalan comme les chanteurs des « seize juges », et en français, comme Brassens ou Léo Ferré.
Sans doute, je connais tout ça, ou plutôt, je les reconnais mais je n’arrive pas à les mémoriser correctement.

Il faudrait que je recommence à travailler avec obstination sur ces textes pour les posséder vraiment. Pour le moment, j’en suis dépossédé.
Je ne m’attarderai pas sur le problème neurologique. Ceux qui se sont intéressé à l’aphasie, connaissent les deux zones particulières du langage dans le cerveau : la zone de Broca, et celle de Wernicke, et leurs connexions.

D’autre part, on peut citer Roman Jacobson dans son livre « Essais de linguistique générale », en particulier dans le chapitre consacré à l’aphasie. Roman Jakobson propose deux sortes d’aphasie : la perturbation de la chaine métonymique, et la « colonne » métaphorique.

Là non plus, je n’insiste pas.

Mon texte n’aura aucune signification scientifique*.

Je me propose seulement d’évoquer des impressions, des sensations, des souvenirs...

On peut parler du palimpseste. Victor Hugo le définit comme l’oubli ou la mémoire effacée. Il s’agissait d’un parchemin, au moyen âge sur lequel on écrivait. Comme les parchemins étaient chers, on essayait d’effacer le premier texte, (en fait, on le grattait) pour en écrire un nouveau. Mais, du premier texte, il restait des traces, des fragments de mots, de phrases etc... On pouvait recommencer plusieurs fois cette opération, et finalement, de ces textes superposés, apparaissait comme une mémoire fragmentée.

à travers l’aphasie, et des troubles de mémoire, on ne peut éviter de penser à la psychanalyse, au contenu manifeste du patient (le dernier texte du palimpseste), au refoulement et à l’inconscient, en tous cas pour les névrosés ordinaires. Il s’agit d’autre chose pour la psychose, lorsque Jean Oury parle à ce sujet de « l’oubli de l’oubli ». Pour ma part, je n’ai pas pensé tout de suite au palimpseste. En fait, j’ai pensé à l’amputation.

Bien sûr, personne parmi les scientifiques n’a articulé l’amputation à l’aphasie. C’est pourtant ce qu’elle m’a évoqué. J’ai ressenti l perte des paroles et des mots, comme la perte d’un bras ou d’une jambe. Naturellement, j’ai pensé au membre fantôme : après la perte d’un bras, le blessé, ressent à l’extrémité du bras amputé, des sensations, douleurs, contact etc. On a envie de serrer son point absent, de gratter, de caresser le bras perdu...

C’est, sans doute pour cela que j’ai pensé au membre fantôme et au palimpseste.
En effet, dans une aphasie partielle, e nouvelles paroles reviennent, un peu différentes des anciennes. Elles n’ont pas la même consistance.

Je ne pense pas seulement à l’anarthrie, la difficulté à prononcer des mots longs et difficiles, mais plutôt, de reconnaitre des paroles déjà connues comme s’il fallait les réapprendre de nouveau, ou les interpréter différemment.

Je ne sais pas si ces paroles ambigües, anciennes et nouvelles, les mêmes, correspondent à ce que Roman Jakobson écrivait au sujet des deux aphasies.
En tous cas, je pense à ces paroles ou mots nouveaux comme à des surgeons ou des rejetons qui poussent autour de l’arbre coupé. Est-ce qu’ils vont continuer à pousser, produire des fleurs, des fruits, qui sait ?

Dans mon expérience, les paroles et mots retrouvés correspondent au contraire de ce qu’Orwell écrivait dans « 1984 », au sujet de la « Novlangue ».
Si mes « nouvelles paroles anciennes » manquent, sans doute, de consistance, par contre, leurs significations et leur sens se sont élargis. C’est peut être, à cause du besoin de reconstruction.

Ces briques de reconstruction, le ciment, le mortier, les matériaux du langage, ont participé à élargir les espaces, pour laisser plus de place aux connotations, et aux métaphores.

Donc, si on veut, cela facilite les associations d’idées, la possibilité de naviguer ou de divaguer parmi les paroles, et ouvrir les espaces de la fonction créative et poétique.

Je ne veux pas dire que je suis plus riche qu’avant. Au contraire, j’ai perdu des choses que je ne pourrai jamais récupérer. Il s’agit d’autre chose. Henri Maldiney parlait dans l’un de ses livres de « la densité du vide ». Donc, il ne s’agit pas, ou pas seulement de la fonction vicariante.

J’ai parlé de souvenirs. Il m’en reste quelques uns.

Il y a longtemps, le Dr Félician, psychanalyste à Marseille, avait crée un petit séminaire dans le service de Jacques Tosquellas à la Capelette.

Ce soir là, on était très peu nombreux. Une psychologue a parlé d’un enfant autiste.il ne parlait pas, mais il dessinait. La psychologue nous a montré une des œuvres de cet enfant. C’était des tâches rouges, bleues, jaunes etc...De formes différentes, des ronds, des traits, des formes aigues... au bout d’un moment, comme personne ne disait rien, j’ai proposé à Félician ce que je ressentais. Je lui ai dit : « Il se pourrait que ses dessins soient des cris, ou des tentatives de paroles. »

Ce n’était qu’une hypothèse. Cela m’a rappelé certains tableaux de Kandinsky.
Récemment, j’ai reçu comme une sorte de confirmation en regardant une exposition des œuvres d’Auguste Herbin à Céret, près de Perpignan. Dans ses recherches, Herbin avait composé un « Abécédaire Plastique ». Il y avait donc une colonne avec toutes les lettres de l’alphabet, et à coté de chaque lettre il y avait des formes : des ronds, des triangles, des carrés...de toutes les couleurs et, encore à coté, des notes de musique.

Bien sûr, l’autisme, l’aphasie, et la peinture n’ont rien avoir entre eux. Pourtant, ce qu’il y a de commun, c’est l’effort pour trouver ou retrouver quelque chose qui n’existe plus ou qui n’a jamais existé. L’effort pour s’exprimer, ou communiquer à un autre.

Un autre souvenir. Un film cette fois ci.

Un film de Dalton Trumbo : “Johnny s’en va en guerre”.**

Dans son film, Johnny a sauté sur une mine. Il est complètement démembré et défiguré.il ne lui reste que son tronc et sa tête...il ne peut plus parler, mais sa pensée est restée intacte. Personne ne s’occupe plus de lui, sauf une jeune infirmière, qui, pour l’aider à communiquer, lui trace des mots sur sa poitrine avec son doigt. Lui ne peut communiquer qu’avec l’une de ses paupières et son regard expressif. C’est un cas extrême.

Si je cite ce film, c’est encore pour souligner l’effort pour s’exprimer et communiquer avec un autre.

Mais aussi, parce que ce film parle de douleur, de souffrance et d’espoir. L’espoir, non pour survivre mais pour compter pour quelqu’un, le temps de vivre encore un peu.

Dans ce texte, je ne parlerai plus de douleur ni de souffrance. Peut-être, ici ou là, je parlerai d’espoir.

Je reviens vers des paysages plus paisibles, même s’il survient parfois quelques soubresauts.

Dans l’ambiance chaleureuse, autour de Michel Balat, à Elne, Pyrénées orientales, on pouvait se confier à des presque inconnus. C’est ce qui s’est passé.

J’ai parlé à une jeune femme. Je lui ai parlé d’Antonin Artaud et de ses différentes angoisses. Arthaud, disait que l’angoisse entrainée par l’opium n’a pas la même couleur que son angoisse habituelle. À la suite de ça, je lui ai parlé de mon aphasie ou des séquelles de l’aphasie. Elle m’a demandé : « de quelles couleur sont tes paroles ? ».

Je n’avais pas de réponse, mais, cette question m’a ouvert un petit boulevard de rêverie. Rêverie ou musique silencieuse... à partir de là, on peut se promener entre les autres, les pierres, les mots, les paroles...

Si j’essaie de dessiner mes paroles, comment faire ?

Biens sûr, on peut penser à l’art de la calligraphie en chine, ou des calligrammes d’Apollinaire, qui disait « Moi aussi, je suis peintre ! »

Mais il s’agit d’autre chose encore. Des formes peut-être, des nuances plutôt que des couleurs primaires. Sans doute, Rimbaud a donné des couleurs aux voyelles.
Mais encore quelque chose de différent, de plus personnel. Il ne s’agit pas non plus des accents dans les diverses régions.

Chacun a sa voix, le timbre de sa voix qu’on peut reconnaître souvent, par exemple au téléphone, quand on se connaît, qu’on s’est déjà parlé. Je passe sur la mue de la voix des garçons au moment de la puberté.

Je reviens donc à cette expérience particulière qu’est le retour des paroles, dans les séquelles de l’aphasie. Si je n’avais pas eu cet accident, je n’aurais jamais pensé à la couleur, ou même au gout des paroles.

Pour évoquer, plutôt que de pouvoir décrire ces phénomènes, j’ai pensé à la « Métamorphose » de Kafka, ou au film de Cronenberg « la Mouche ». Mais tout ça est excessif. Un cauchemar.

Pourtant, si j’écris, comme j’écris et pense, de façon cursive, le long de la plume ou du stylo bille, ce n’est pas pour rien. Ainsi, apparaissent les noms. Peut-être, sous un autre texte comme le palimpseste. On pourrait dire aussi qu’à un moment, il y a une interruption dans l’écriture cursive. J’arrête et je me promène, j’erre et je bute sur ces pierres. Ça fait mal au pied, mais pas trop. Ce qui se colore, ce sont d’autres mots : « La condition humaine » de Malraux et « L’espèce humaine » de Robert Anthelme. On pourrait l’articuler avec « le mythe de Sisyphe » d’Albert Camus.

Quand on est malade, ou qu’on a été malade, on peut essayer d’oublier. C’est ce qui s’est passé pour moi pendant des années. Et, parfois, on pense qu’on peut profiter de cette expérience intime. Quelque chose que l’on peut apporter à soi-même et à d’autres, si on se permet de le dévoiler sans obscénité. C’est ce que j’ai tenté de dire et d’écrire ces derniers mois.

Comme d’habitude, je m’attarde à l’ombre de ces mots surgis dans mon écriture. Est-ce que les paroles sont assez consistantes, assez opaques, pour porter leurs ombres ? Les anciennes, les nouvelles ? Je ne sais pas. Donc, si je ne sais pas, il y a quelque chose d’obscur, d’opaque. Heureusement. J’ai parlé de maladie. Maladie somatique, mentale, ou les deux ? Il faudrait creuser, dans ces paroles, pour se référer à Grodeck ou à Michel de M’Uzan.

En tous cas, rien n’est transparent dans l’image du corps humain ni dans la condition humaine.

Bien sûr, je préfère les questions aux réponses. Il ne s’agit pas d’interrogatoire. Les questions se posent toutes seules souvent.

Sinon, bien sûr, il y avait « La question » à l’époque de l’ancien régime, et « La question » d’Henri Alleg pendant la guerre d’Algérie. Tortures pour obtenir des réponses et des aveux.
Si je préfère les questions aux réponses, c’est qu’il reste une ouverture, un espace de pensée, un écart entre le Oui et le Non.
Dans la psychanalyse, les interprétations de l’analyste ne sont pas des réponses. L’analysant pourra continuer à se poser des questions, mêmes implicites.
J’arrête cette digression pour revenir sur l’aphasie et ses paroles perdues et parfois retrouvées.
J’ai parlé du palimpseste. On pourrait parler aussi des paroles englouties, souterraines, qui peuvent réapparaitre à la surface en suivant une résurgence.
Enrique Serrano, notre ami a écrit un livre intitulé : « Le fleuve de la mémoire ». Lui aussi dit qu’il ne pense pas avec sa tête mais avec ses pieds.

Dans un autre texte, j’ai parlé de la langue comme l’une des fondations d’une nation.

Dans le cas de l’aphasie, la perte des paroles dans des langues connues, on se sent déraciné. En tous cas, ces paroles perdues, exilées, se sont elles qui sont déracinées avec une partie de moi-même.

Que deviennent les paroles déracinées ? Dans les rivières souterraines ? Dans « Le fleuve de la mémoire » de Serrano, ou dans les marécages de l’amnésie ?
On pourrait chercher ces paroles flottantes dans la mer, à marée basse, comme les bois flottants qu’on retrouve après un naufrage.

En sortant de l’hôpital, j’ai assisté partiellement aux journées de l’AMPI à cette époque. Le vendredi soir, au repas des intervenants, j’ai dit à Resnik que j’étais aphasique, même si j’arrivais à prononcer quelques mots. Il m’a dit : « Si tu ne peux pas parler, pense ! »

Alors, comment penser ? Dans quelle langue on pense, avec des paroles silencieuses ? Je suppose que l’on pense avec la langue que l’on possède le mieux. Il n’y a pas besoin de traduire ces pensées. Par contre, dans une traduction, il faut sans doute penser alternativement dans une langue et dans une autre.

Mais penser, c’est encore un autre pays que la parole et l’écriture.
Descartes dit : « Je pense donc, je suis ». Et Lacan dit je crois, « Je pense là où je ne suis pas », ou quelque chose comme ça.

Quelque chose comme ça, c’est comme ça, je pense, parle et écris. Toujours approximatif. Donc proche mais à une certaine distance, avec des pensées et des paroles en suspension...

Comme j’ai commencé par la musique, je vais finir par l’impair. Quitte à en commettre plusieurs.

Pour l’instant, je laisse ce texte en suspension...

*Pour se référer à une auto-observation scientifique, il faudrait retrouver Chargas et sa maladie. La maladie de Chargas, trypanosomiase américaine, est une maladie parasitaire. Chargas, médecin chilien, atteint lui-même de cette maladie, a poursuivi, ses auto-observations au cours de la progression de la maladie jusqu’à sa mort.

**Dalton Trumbo a été condamné dans les années 60, par la commission McCarthy, jugé comme communiste aux Etats-Unis.

3 Messages

  • Une expérience personnelle par Antoine Viader 19 mai 2013 20:15, par Christian Gros

    très belle poésie peine de couleur et de joie ... de vivre.
    Merci Antoine Viader.

  • Une expérience personnelle par Antoine Viader 7 novembre 2013 13:14, par Danièle

    Notre musique intérieure est bien souvent cacophonique, que l’on parle ou pas...
    Et puis parler, est-ce bien raisonnable ? Qui nous écoute, à part effectivement dans un cabinet de psychiatre, et encore aura-t-il le plus souvent une écoute"flottante", pour mieux entendre... Ou pour penser à autre chose, suivre son bonhomme de chemin.
    J’ai bien aimé la musique d’Antoine Viader (ou de Michel Balat) j’ai pas trop compris si l’un pensait l’autre écrivait, peu importe.

    • Une expérience personnelle par Antoine Viader 10 novembre 2013 07:28, par Michel Balat

      Merci Danièle. Une précision : beaucoup des articles mis sur mon site indiquent mon nom, même si, à l’évidence, l’auteur est un autre, car c’est un nommé Michel Balat qui le dépose sur le site. Amitiés

      Et grâces vous soient rendues d’avoir pu penser que j’étais pour quelque chose dans la production de ce bijou…


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