Article de John Dewey , le 3 février 1937 dans The New Republic

Traduction de Laurence Fanjoux-Cohen

dimanche 15 novembre 2015, publié par Michel Balat


Article de John Dewey , le 3 février 1937 dans The New Republic Vol. 89 N°1157

Le travail de Charles Sanders Peirce a mis longtemps a s’imposer de lui-même ; cependant il y a toutes les raisons de croire que le processus débute seulement et d’espérer que son influence va largement augmenter dans le futur. La raison fondamentale de cette longue période de désintérêt est qu’il était en avance sur son temps. Le climat de l’opinion n’était pas favorable à la réception de ses idées. Le terrain intellectuel et moral n’était pas préparé. Pourtant, même si le terrain est récalcitrant à une période donnée en raison de préoccupations et d’idées préconçues, il est néanmoins travaillé et cultivé sans cesse si bien que finalement des zones apparaissent où des graines qui n’auraient pas pu pousser plus tôt s’implantent et se développent.
Mais cela n’est pas la seule raison qui explique que Peirce ait été négligé. Il faut avouer qu’il a jeté autour de lui beaucoup de pierres, parfois des cailloux, parfois des rochers pendant qu’il était en train de semer des idées germinales. Il anticipait la direction que prenait la science, en déduisait ses conséquences et les mixait avec des questions qui apparaissaient non seulement extraordinaires pour l’époque, mais, et on peut le supposer, seront toujours extraordinaires. Il y a beaucoup de choses superflues et arbitraires dans ses écrits. Ils montrent un curieux mélange d’un travail inhabituel et d’une pensée totalement systématique associés à une incapacité d’aller jusqu’au terme d’à peu près chaque ligne de pensée qui a été commencée. On peut dire qu’il associait un esprit discipliné à une personnalité qui ne l’était pas. Cette combinaison n’est pas fréquente. Cela provoque dans l’apparence de ses écrits non seulement des difficultés comme on peut s’y attendre quand un penseur explore de nouveaux champs mais aussi des contradictions troublantes et une multitude de départs qui vont à peu près nulle part. De plus, il n’y a à peu près aucun sujet auquel il n’a pas touché. Ce que j’ai à dire omet tout sauf un petit nombre d’idées directrices.

Peirce restera toujours le philosophe de la philosophie. Ses idées n’atteindront le grand public que par la médiation et les traductions d’autres personnes. Ce fait est d’autant plus paradoxal que Peirce, plus qu’aucun autre philosophe des temps modernes, insistait pour que la philosophie commence avec le monde du sens commun et de ses conclusions et se termine par l’application à ce monde du sens commun. Toutefois il alliait ce point de vue à une approche extraordinairement technique qui n’était pas confinée aux technicités de l’expression, -qu’il inventait ad hoc s’il ne pouvait pas en trouver de déjà faites-, ce à quoi souvent une remarquable connaissance de la pensée scholastique aussi bien que de celle de Kant lui permettait d’accéder.
J’imagine qu’une certaine prise en compte de sa conception du sens commun et de sa relation à la philosophie constitue la meilleure introduction à ses idées. Il ne pensait pas le Sens Commun de la façon dont le pensait l’école écossaise (ainsi nommée). Il consistait pour lui non pas tant comme un corps d’opinions largement répandues que comme les idées qui nous sont imposées dans les processus de la vie par la nature même du monde dans lequel on vit. Les hommes pourraient être théoriquement sceptiques vis à vis d’elles, mais aussi longtemps qu’ils vivent, ils agissent en fonction d’elles. Il accordait donc une importance fondamentale à ce qu’il appelait les instincts, non pas en tant que formes de savoir, mais comme façon d’agir à partir de quoi le savoir s’accroît.
Je me souviens d’une fois où il disait que « les instincts qui sont favorables à l’assimilation de nourriture et ceux qui sont favorables à la reproduction ont dû depuis le début, impliquer certaines tendances à penser vraiment la physique d’un côté et le psychique de l’autre ». Puisque l’homme ne peut pas vivre sans un certain degré d’adaptation pratique aux conditions réelles du monde, qu’elles soient physiques ou sociales, les idées des hommes en dépit de toutes les extravagances avec lesquelles elles sont brodées doivent aussi avoir un certain degré d’adaptation naturelle au monde et à la société. La Philosophie pourrait être, toutefois, le Sens Commun Critique, un terme de Peirce dans lequel l’adjectif critique est hautement important. Le sens commun non critiqué est à la fois trop vague pour servir de guide sûr à l’action dans de nouvelles conditions et trop rigide pour autoriser le libre jeu de l’enquête, qui commence toujours avec le doute. La première règle de la raison, dit-il, est de ne pas bloquer l’enquête. Le sens commun non critiqué est souvent le grand blocage de l’enquête.
Bien que Peirce, comme la plupart des autres philosophes maintienne que la philosophie a affaire d’une certaine façon à ce qui est universel, il conçoit ce qui est universel dans un sens différent de la plupart des philosophes. Le sens commun est essentiellement une affaire d’expérience, et non pas comme la plupart des précédents empiristes l’avaient conçu, une affaire de sensations. Dans un passage, il le décrit comme consistant en ces idées et croyances que la situation de l’homme lui impose –une citation qui pourrait être paraphrasée ainsi : le sens commun représente les idées et croyances que l’homme doit avoir afin de rencontrer dans ses activités les injonctions urgentes et impératives amenées par sa situation. Il s’ensuit que le thème universel ou commun de la philosophie consiste dans ces observations que chaque personne peut faire à chaque heure de sa vie éveillée. Bien que Peirce fût avant tout un scientifique et possédât ce qu’il appelait un esprit de laboratoire par opposition à « l’esprit de séminaire », il n’avait aucune sympathie pour ceux qui affirment que la philosophie doit être basée sur les conclusions de la science. Au contraire, chaque science, selon lui, repose sur d’importants principes tenus pour acquis. Rejetant la notion que ces principes sont un système d’axiomes ou de vérités auto-évidentes, l’examen critique du sens commun reste la seule méthode avec laquelle les principes scientifiques peuvent être organisés.
Bien que le matériel de la philosophie dérive des observations que chacun peut faire, il ne s’ensuit pas cependant que ces observations soient faciles à faire. Je ne connais rien qui ne tranche plus que sa remarque : « il est extrêmement difficile de porter notre attention aux éléments de l’expérience qui sont constamment présents… nous devons avoir recours à des moyens indirects, afin de nous rendre capables de percevoir ce qui nous crève les yeux avec un éclat qui, une fois remarqué, devient presque oppressant par son insistance ». Par conséquent le sens commun non critiqué est un sujet très hétéroclite. La difficulté de voir de quoi sont faits ses composants nous fait croire que nous les voyons alors qu’en fait, nous les voyons à travers les lunettes de notions philosophiques qui ont été recueillies par l’éducation et la tradition.
En dehors de ses écrits logiques, les volumes publiés consistent dans une grande mesure en l’exposé des éléments qu’il pensait pouvoir être trouvés dans l’expérience de chaque homme. Même ses écrits logiques n’étaient pas, dans son esprit, des matières séparées mais connectées à l’expérience commune, même la plus formelle. L’un des éléments est l’existence dans toute chose quelles que soient les potentialités qui ne sont pas actualisées à ce moment, qui n’ont pas été actualisées dans le passé et qui peuvent ne pas être actualisées dans n’importe quel temps futur fini. D’où l’émergence continuelle du nouveau et de l’imprévu. Avant William James, il parlait de la doctrine de l’Univers Ouvert basant celle-ci sur l’expérience que chacun a.
Il appelait le second élément majeur actualité, prenant le mot dans son sens le plus littéral et le plus brut. La « preuve » de l’existence en général et en particulier se trouve dans le fait que nous sommes forcés de réagir et que les choses réagissent sur nous en retour de notre réaction à elles. C’est l’élément non intellectuel, non rationnel de notre expérience. Il ne peut pas être expliqué, encore moins justifié. Simplement il est ; nous ne pouvons pas le laisser car nous devons le saisir. Il ne peut même pas être décrit en ses propres termes ; il peut seulement être expériencé et ensuite être désigné à d’autres (qui subissent les mêmes interactions brutes) au moyen de mots démonstratifs comme ceci, cela, maintenant, ici, et des noms de couleurs, de sons, etc. Nos sensations ne sont pas une connaissance ni une source de connaissance, elles sont.
S’il n’y avait aucun autre élément dans l’expérience, alors la pensée et la connaissance seraient impossibles. Mais il y a un troisième élément, car chaque expérience comporte un élément d’attente, de prédiction virtuelle. Chaque réaction brute a des conséquences qui sont anticipées comme des parties de l’expérience. Cet élément constitue la phase de continuité ; c’est l’élément rationnel qui rend possible la réflexion et c’est le socle de la connaissance, qui exprime toujours une généralité. C’est le travail de l’enquête de développer cet élément de prémonition du futur qui ne serait sans elle qu’une expérience des plus stupides. Comprendre la continuité de la chose expériencée avec les autres choses rend l’action subséquente plus intelligente et cette action crée en retour une plus grande continuité et une plus grande vraisemblance dans la nature. La science se manifeste dans les activités qui mettent les choses en lien plus étroit les unes avec les autres. C’est donc essentiellement une entreprise morale. Car le principe de base de la morale est l’identification croissante de l’individu avec tous les modes de pensées et d’actions qui rendent la communauté existante encore plus pleinement une communauté. De telles attitudes sont à l’opposée de celles avec lesquelles les individus se conforment simplement à ce qui est déjà pensé et fait dans une communauté. Peirce était vivant quand l’idée de l’évolution était à son acmé dans l’esprit de sa génération. Il l’appliqua partout. Mais pour lui, cela signifiait une croissance continue en termes d’interrelations que ce soit dans l’univers de la nature, de la science ou de la société, et qu’il appelait continuité. Bien que les conclusions de l’enquête ne soient validées que si elles sont reproduites par d’autres individus qui mènent les mêmes enquêtes expérimentales, l’existence de la communauté est impliquée dans toute connaissance. « Le principe social est enraciné intrinsèquement à la logique »- il n’y a pas de logique en dehors de lui. S’il y avait quelque chose comme un individualiste farouche, celui-ci n’aurait ni langage, ni pensée ni connaissance. D’où, soit dit en passant, l’importance fondamentale que Peirce accordait dans ses écrits logiques aux signes et aux symboles ainsi qu’à faire de toute logique une logique de relations.
L’insistance sur la continuité toujours croissante ou la généralité sur les voies d’action et de disposition différencie le pragmatisme de Peirce de celui de James. Ce dernier avait raison d’attribuer sa doctrine pragmatique à Peirce dans la mesure où elle insiste sur les conséquences et l’inclusion de l’élément d’action qui sont concernés dans toute connaissance. En dehors de ces considérations, il y a deux différences de base entre elles. Peirce était plus un pragmatiste dans le sens littéral du mot, qui exprime l’action ou la pratique. Pour James, quelque action était indispensable pour garantir l’action : c’était une voie indispensable. Pour Peirce, les habitudes d’une action raisonnable ou les modes généraux d’action étaient la fin de toute connaissance. Le fait que la conséquence de la connaissance est générale marque l’autre différence. La connaissance tend à produire des moyens d’actions et ces moyens d’agir sont infiniment plus importants que n’importe quel résultat effectué par l’action.
L’autre aspect important de la philosophie de Peirce était ce qu’il appelait le Probabilisme qu’il opposait à l’Infaillibilisme dans toutes ses innombrables formes. Dans son affirmation que chaque proposition scientifique n’est que probable, quel que soit ce en quoi elle est exacte en elle-même et la justesse du raisonnement produit pour l’atteindre, il a anticipé la conclusion à laquelle la science dans son développement propre (largement contre la volonté des scientifiques) a été depuis contrainte d’aboutir. Dans certains cas, même la proposition 2 et 2 font 4 n’est pas parfaitement certaine. L’apport de la doctrine du probabilisme, en accord avec la position pragmatique générale réside dans les attitudes générales et les moyens d’action qui découlent de son acceptation. Ces attitudes, comme toutes les attitudes, sont en fin de compte morales. Elles transcendent tout dogmatisme, toute condescendance, tout appel à l’autorité et aux premières vérités ultimes ; elles maintiennent vivace l’esprit du doute comme tout jaillissement du travail d’enquête continuellement renouvelé- qui est un travail et non un scepticisme argumenté. La science ne consiste pas en un quelconque corps de conclusions mais en un travail de recherche toujours renouvelée qui ne proclame ni ne permet jamais de finalité mais conduit à de toujours nouveaux efforts pour apprendre. L’unique et ultime justification de la science comme méthode d’enquête est que si elle persiste, elle se corrige d’elle-même et tend à se rapprocher toujours plus d’un accord stable et commun de croyances et d’idées. Parce que la science est une méthode d’apprentissage et non un corps fixé de vérités, elle est l’espoir du genre humain.
A certains égards, cette idée prise pragmatiquement, c’est-à-dire en termes de conséquences qui résulteraient si elle était acceptée généralement dans l’action, est la plus révolutionnaires de toutes les idées possibles. Elle est bien plus révolutionnaire pour le futur des relations sociales que ne le sont les prescriptions qui reposent sur l’acceptation d’une doctrine rigide, même si cette doctrine est révolutionnaire quant aux conditions existantes. Cette idée est si loin d’être acceptée dans la pratique courante que dans presque tous les secteurs – parmi les adhérents des doctrines politiques et économiques « révolutionnaires » comme parmi ceux dont les croyances survivent des anciennes conceptions conservatives ecclésiastiques – qu’on considère qu’elle conduit à une perplexité et une confusion quasi complète plutôt que d’amener à un accord progressif et à la concorde. L’insécurité et la peur font que les gens adhèrent à un certain corps fixé de vérité sociale supposée être déjà établie scientifiquement. Le désaccord sur quelles sont les vérités fixées autoritairement qui doivent diriger l’action sociale provoque la confusion et la discorde qui sont les traits marquants de la vie sociale actuelle au sein des nations et entre elles.

Je ne peux pas conclure ce simple aperçu de la contribution potentielle de Peirce à la pensée vivante sans remercier profondément les Drs Hartsborne et Weiss d’avoir édité les textes éparpillés de Peirce ainsi que l’Université de Harvard pour avoir rendu possible leurs travaux et la publication des résultats.

Traduction de Laurence Fanjoux-Cohen (avec la collaboration de Michel Balat).

P.-S.

Cet article fait suite à la publication aux États-Unis des 6 premiers tomes des Collected Papers of Charles Sanders Peirce.


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