L’événement par Victor Martinez

vendredi 25 août 2017, publié par Michel Balat


L’ ÉVÉNEMENT

Histoire, langue, événement : du Bouchet nous apprend que le poème
est le lieu d’un événement sans signe. Ce paradoxe tient d’une part à
l’implication du poème dans le monde sensible, matériel, perceptif, à un
point blanc d’incandescence tel qu’il devient soudure invisible sans signe
ni interstice (« dans le blanc dans la flamme 1 ») et, d’autre part, à un
éloignement de ce monde, reconduit par réfraction à une « matière
indifférenciée 2 », à une « annulation 3 », à un « volume global 4 » qui le
retirent de toute implication matérielle (« immatérielle, je dis - la
terre »). L’engagement rejoint le dégagement, et la langue vibre de la
tension résultant de l’effort de s’adjoindre une réalité qui s’est annulée :
une
contamination matérielle et tonale a soudé le monde à la langue, à tel
point
que le monde apparaît comme un manque. « Puissance doit être traduite par
infirmité 6 » et « la somme blanche 7 » s’établit sur une « 
soustraction
ininterrompue 8 ». Si « l’espace /a figuré que je suis 9 »,
c’est parce qu’il constitue, chez du Bouchet, le nom de l’événement muet au travail.

« POURQUOI SI CALMES »

L’événement est immanent et invisible ; c’est dans la tonalité
contraire,
« l’oubli » ou le « calme », qu’on peut le transcrire. La tranquillité des
surfaces est l’autre signe d’une rupture des temps : « déchirure -je vois la
tragédie dans la fenêtre ouverte -/aussitôt cela ne devient qu’un peu d’air
frais - mes yeux calmes 10 ». Les surfaces se recomposent, enveloppant
« l’orage » : « le calme qui précède un orage et le silence qui s’ensuit !
comme confondus et recomposés dans l’attente 11 ». Le poète revient,
dans
Pourquoi si calmes, sur la distinction faite par Henri Maldiney entre
l’événement et le non-événement. Le philosophe, interrompu lors d’une
conférence par une sirène, réagit (du Bouchet transcrit) : « un événement,
au sens strict, conjugue en lui le caractère du soudain et de la première
fois », « la nouveauté est ressentie à même la transformation de
l’existence », « ce bruit de sirène constitue un phénomène périodique, il
prend place dans une représentation mais ne vous atteint pas 12 ». C’est
pourtant la banalité de l’accident qui permet au poète d’introduire l’idée
d’événement sans signe, celui, silencieux, qui porte « atteinte à la
langue 13 », désigné comme « irréparable 14 », « irréversible 15 » « terrible 16 » C’est « la matière de l’effondrement 17 » de toute une
époque qui prend le visage de « l’inapparent 18 ». Dans la déprise du
présent produite par l’irruption de la sirène, la circonstance, au sein de
la banalité et de l’indifférence, s’ouvre à un « entre-temps 19 » dans
lequel se reconnaît le lieu de la parole : « dans le calme de la parole
rétablie sera ravivé le temps de la perturbation 20 ». La question posée
par le philosophe (« Pourquoi si calmes ? ») se retourne en son
contraire : « la question aura eu valeur aussi bien d’injonction : rappelez-vous... rappelez-vous ce sur quoi, ordinairement, silence est fait
aussitôt 2l ». La parole au présent de Maldiney, s’arrêtant sur la « 
banalité »
du « non-événement », « n’en renvoie pas moins à un autre temps 22 »,
« temps qui aura aussi été celui d’un déchirement 23 », ce « calme » n’étant
pas le calme, mais du « temps rompu 24 ». Il faut, écrit du Bouchet,
« percevoir l’intonation d’une parole qui rétablira un temps comme
immémorial, égaré 25 » : le « muet » devient indifféremment le « vif 26 »
Les marqueurs de l’histoire et de l’événement ont, dès les abords de
l’oeuvre, un autre nom que ceux de l’histoire et de l’événement. Les
« essais » du tournant des années quatre-vingt-dix, ...désaccordée comme
par de la neige, Pourquoi si calmes, Matière de l’interlocuteur, ne font
que revenir sur une intuition au départ de l’entrée en langue du poète,
qu’il s’agisse des carnets ou des premiers grands titres, de Dans la
chaleur vacante à L’incohérence. Lorsque les rapports du signe au sens
sont
défaits ou annulés, il est possible de voir ce qui soutient l’ensemble du
langage. Alain Badiou constate que « s’il existe un événement, son
appartenance à la situation de son site est indécidable du point de vue de la
situation même 27 ». L’événement, « imprésentable » (Badiou) du point
de vue de la représentation, agit, non dans la sémantique ou la
thématique de l’oeuvre, mais à titre d’opération structurante, dans les
substrats matériels et les phénomènes tensionnels de la langue, la syntaxe
ou
les rapports de lettre à lettre. Au sein de Dans la chaleur vacante s’établit
ainsi une opération structurante traversant les signes, dans le « moteur
blanc 28 » de leur fonctionnement silencieux. Si l’événement est
réellement un marqueur de réalité, il ne peut que disparaître de la saisie du signe.
On note ailleurs que « présence n’a pas de place 29 », que « manque : /1e
monde 30 » ou que si « tu es là, tu manques 31 » Le blanc figure
« l’infigurable » de cet attachement à un « monde sans figure 32 » ou sans
image. L’événement se « dessine » en défaut, dans la vacance d’un « vide 33
 »,
dans une parole qui « réserve les vides sur lesquels le temps accueilli se
prononce 34 ». La thématique élémentaire, le travail du matériau verbal et
le
fonctionnement des valeurs sémantiques, y compris dans l’exercice de
traduction, sont affectés par cette donnée initiale.

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