Le devenir pathique de l’homme par Marc Ledoux

dimanche 16 octobre 2016, publié par Michel Balat


Le devenir pathique de l’homme - 2011
-les circuits pulsionnels
-le passage du test de Szondi
-la logophanie et l’eidologie de Von Weizsäcker
-la nécessité de la pathographie de la clinique

Marc Ledoux
Transcription : Laurence Fanjoux-Cohen

Alors, pour commencer, ce n’est pas de la pub mais une invitation à travailler : avec des copains, on a traduit de l’allemand au français le livre de Von Weizsäcker dont Schotte a tiré ses meilleurs cours et que vous pouvez trouver aux éditions Millon. Cela s’appelle Pathosophie.

Schotte passe d’une psychiatrie pulsionnelle à une anthropopsychiatrie en posant la question philosophique de ce qu’est l’homme. Von Weizsäcker passe d’une anthropologie médicale à la pathosophie en posant la question d’une prudence, d’un savoir (sophia) du côté d’une méditation de sage par une réflexion centrale sur le pathos au sens de ses catégories pathiques. Dans un de ses livres qui s’appelle Des cas et des problèmes : récit anthropologique dans la clinique médicale (1947), il écrit : Nous ne devons pas expliquer ni comprendre, mais concevoir. Et cela se fait en articulant des concepts pour construire une anthropologie médicale pathosophique. Je puis assurer que je n’ai point abandonné cette tâche, comme homme de laboratoire, comme neurologue, comme médecin généraliste.
Je vous invite à suivre ce parti pris et de continuer notre réflexion, c’est à dire comment concevoir et approfondir cette anthropopsychiatrie en rapport avec les catégories pathiques.

Depuis longtemps et sous l’impulsion de Maldiney dans le chapitre Le moment pathique dans le texte Le dévoilement et le moment pathique dans la phénoménologie d’Erwin Straus, un texte de 1966, nous avons inscrit le pathique comme dimension intérieure du sentir sensible dans le circuit du contact. Le pathique chez Erwin Straus se réduit à ce rapport au sensible. Dans notre contribution à Lisbonne autour de la rencontre Jacques Schotte/Von Weizsäcker, puis dans les séminaires du samedi à Louvain La Neuve, nous avons essayé des trucs, comme ça et on a inscrit les verbes pathiques dans les circuit : dürfen (oser) dans le contact, müssen (contraindre) et wollen (vouloir) dans le vecteur S, sollen (devoir par obligation morale- le français, c’est très compliqué quand même) dans le vecteur P et können (pouvoir ) dans le Sch. Ensuite on a repensé ces rapports en inscrivant le savoir, mais au sens de cette prudence, de cette méditation du sage dans Pathosophie. Dans le sch et dans le contact avec le couple oser et pouvoir.

Les verbes pathiques, comme modalités du pathique, nous ouvrent la voie à un concept pathosophique fondamental, la logophanie. Von Weizsäcker a jusqu’à la fin de sa vie tenté de produire des concepts. Vous pouvez trouver ça en pages 149 à 161 de son livre. La logophanie et l’eidologie sont deux nouveaux concepts pour montrer que tout concept établi, logique, chosifié – quel danger que chosifier un concept ! - est dérivé d’un mouvement passionnel, d’un mouvement d’être éprouvé, d’un mouvement antélogique. La logophanie, c’est l’apparaître (phanos) du logos dans le sens du mouvement de répartition, de dispersion et de recueillement. L’eidologie, c’est découvrir que d’être éprouvé, c’est le passionnel qui correspond à une pensée très rigoureuse. Une logique de l’eidos, une logique du voyant. J’ai vu ! Quelle initiation cela suppose de pouvoir voir !
Est-ce que l’anthropopsychiatrie, à partir d’une méditation du sage, peut se concevoir sous l’angle de la logophanie et nous libérer, enfin, d’une approche trop chosifiée et mosaïque ?

Je vous donne quelques pistes, simplement. D’abord l’acte même de subir et de faire le passage du Szondi, ensuite l’antélogique du thème phylogenèse/ontogenèse, le mouvement passionnel des circuits puis finalement une écriture pathographique de la clinique.

L’acte du passage du Szondi : en pratiquant les concepts pathiques de décision et rencontre de Von Weizsäcker, c’est dans la décision de prendre des photos que se déploient les forces pulsionnelles. Ainsi se transforme le concept de destin articulé dans sa logique philosophico-tragique littéraire en objectalité clinique. La notion de choix comme mouvement passionnel nous permet cette transformation. Dans l’épreuve qu’est le passage du test de Szondi, le matériel des visages humains présente l’humanité elle-même en nous. Le fait de choisir entre le sympathique (se mettre à l’épreuve avec, dire oui) et antipathique, (ne pas se mettre à l’épreuve avec, dire non), est une opération (ein leistung) pathique c’est à dire une opposition en deçà de tout jugement logique ou de valeur morale ou libidinale (il me plait) qui ouvre sur l’antélogique. C’est une opposition, comme dit Von Weizsäcker, pleine de sens. C’est l’évènement du passage, c’est à dire quelque chose qui m’arrive et que je m’approprie. Qui choisit ? c’est l’événement de ce passage qui choisit. Et dans l’interprétation des choix, le sujet s’aperçoit d’avoir choisi et le sens qu’a pris cet acte de choisir. Cet évènement révèle la tension entre liberté et nécessité dit Szondi, entre le vouloir et le devoir dit Von Weizsäcker. Décisif est le rapport entre oser/pouvoir (dürfen/können) et savoir. Se risquer à être choisi dans la vie et assumer le choix.

L’antélogique de la phylogénèse et l’ontogenèse : cette logique trouve ces répondants dans l’antélogique de la pathogenèse. Bien sûr que la loi biogénétique fondamentale chère à Hegel trouve un usage fécond chez Freud. Cette loi qui dit que : L’histoire de l’évolution individuelle et de l’ontogénie est une répétition abrégée et rapide, une récapitulation de l’histoire évolutive paléontologique ou de la phylogénie conformément aux lois de l’hérédité et de la confrontation au milieu. On retrouve cette loi dans l’idée de chaine phylogénétique transmise qui réémergerait dans le vécu ontogénétique. Les scènes originaires, la séduction, le coït parental, etc… que Freud trouve à l’origine de sa recherche dans le discours des névrosés, sont considérés finalement comme des fantasmes originaires au même titre que les grands complexes comme l’Œdipe, la castration, etc… Freud dit dans son introduction à la psychanalyse qu’il est possible que tous les fantasmes qu’on nous raconte dans l’analyse aient été, jadis, aux temps originaires de la famille humaine, réalité. Et qu’en créant des fantasmes, l’enfant comble seulement à l’aide de vérités préhistoriques les lacunes de la vérité individuelle. Au point que, dans l’homme aux loups, là où les évènements ne s’adaptent pas aux schémas héréditaires, ils subissent dans le fantasme un remaniement. Toute l’activité fantasmatique s’alimente donc dans ce travail de récapitulation de chaines phylogénétiquement transmises. La fameuse thèse du meurtre du père dans Totem et Tabou prend tout son sens dans cette perspective. Là encore, il y a bien moins invention de Freud que réactualisation d’un schéma d’explications déterminées. On reste dans la logique d’explications. L‘hégelisme sert là encore de référent pour expliquer les mécanismes majeurs du psychisme. Les comparaisons et les différences entre l’hégelisme et Freud nous mèneraient trop loin sauf ceci : pour Hegel, la grande prophétie moniste a sonné la réconciliation de l’homme avec la nature. On y est à nouveau ! de la réconciliation de l’homme avec le grand Tout. L’homme se voit signifié une nouvelle pleine de promesse en lui, en l’homme… en lui l’humanité se réalise avec sans doute quelques promesses de bonheur. La santé mentale vous promet le bonheur. Faites une psychothérapie et vous trouverez le bonheur ! si ce n’est pas ça une prophétie moniste !
Chez Freud, point de pensée de la réconciliation. Non ! L’homme ne se réconcilie pas avec quelque mère Nature, principe de régénération, ni même avec sa nature. Il n’est pas dupe. Il sait, l’homme, qu’il ne peut plus se cacher longtemps, qu’il n’a pas le sens qu’il croyait dans le monde s’il est vivant et dans sa psyché. Et il découvre qu’il n’est pas le centre de tout. Et il doit l’accepter. Et faire son deuil des illusions. Ses illusions sont dangereuses. C’est la méconnaissance de la force de l’étranger en soi qui est le cœur de toute la pathogenèse.
Pour Von Weizsäcker, la force de l’étranger, c’est la maladie par excellence et en particulier ce qu’il appelle la biose par laquelle l’homme par définition est malade et dont il veut –ou pas-guérir. L’homme n’est pas, il a à devenir. Dans Etudes et pathogenèse, il dit : Les maladies ne surgissent pas d’un quelconque hasard mais naissent d’un mouvement passionnel de la vie. La compréhension de leur devenir dépend de notre faculté à suivre ce mouvement de la passion. Les maladies sont des évènements qui atteignent une vie qui est toujours en train de s’affecter elle-même, une vie qui n’est pas seulement de l’ordre du fait à expliquer mais toujours aussi de l’ordre du pathir à concevoir. Pour circonscrire comment une maladie nait, évolue, se résout, on ne peut se contenter d’en prélever un fragment, un cliché instantané que l’on amènerait au laboratoire. Il importe aussi bien en clinique de resituer cet instantané dans l’histoire de vie du sujet qui fait (faire-produire) cette maladie. Dans ces mouvements passionnels de la vie, les moments de maladie n’apparaissent pas seulement comme des mouvements défaillants ou déficients, les scléroses, mais bien souvent aussi comme des réponses improvisées par la vie du sujet face à des situations de crises, de mise en question, comme des moments où le sujet vivant cherche une voie pour atteindre un nouvel équilibre, même provisoire, qui mérite d’être évalué de façon nuancée en terme de gains et de sacrifices. Thème très cher à Von Weizsäcker, le sacrifice !

L’autre piste, c’est la logophanie et l’eidologie des circuits. Voilà, on reprend maintenant toute notre tradition de travail avec le Szondi. Allez, on essaye d’approfondir un peu. Quel est le mouvement passionnel, antélogique des circuits ? quelle logique est sous-jacente aux lettres et signes des circuits ?
Supposons que les circuits -quand même ! - soient devenus une évidence… l’eidologie, cette logique rigoureuse, se découvre assez vite, -et ça c’est le coup de génie de Schotte même s’il ne l’a jamais nommé eidologie-, dans le tableau de Mandeleev dans lequel la clinique nous montre son mouvement passionnel dans sa pathogenèse. On découvre, par l’éidologie, la pathogenèse des circuits.
Un exemple : dans l’écriture esthétique de la formule : « la névrose est le négatif de la perversion comme la psychose est le positif de la psychopathie » où le négatif et le positif se situent dans un rapport au fond inaccessible, de la vie et de la mort, la mort dans la névrose. Par exemple, dans la névrose obsessionnelle, la mort comme accident. Toute la structure obsessionnelle est construite pour ne pas se confronter avec la mise à l’épreuve de mourir comme solidarité de la mort pour tuer. Ou dans l’hystérie, la mort de quelque chose, la mort de l’idéal, la mort d’une place unique. La mort dans la névrose se transforme en guide pour bien vivre dans la perversion. La perversion donne des règles de bien vivre. Et il peut bien les donner puisque c’est lui qui les invente ! La santé mentale est la construction d’un monde pervers. Eh bien, dans cette transformation, la névrose est le négatif de la perversion, se scelle, se cache, ce qui se découvre dans la deuxième partie de la formule : la psychose est le positif de la psychopathie. Et c’est quoi ? Vivre, dit Von Weizsäcker, c’est ce qui bouge. Négatif : sans arrêt, sans pause -Je ne peux pas arrêter de. Positif : en cherchant une pause dans laquelle on peut mourir à, et « de mourir à » donne la vie à la présence de l’absence jusque dans les hallucinations. Le pathique dans son eidologie est cette lutte permanente entre la vie et la mort dans une solidarité réciproque et la santé est une lutte permanente de bien savoir, de bien concevoir cette solidarité.

Avec la logophanie, peut-on découvrir la logique passionnelle dans les circuits ?
Dans le contact, comment aura lieu la vie de chacun dans la structure universelle du zoe ? Suivons un peu les transformations du bios (la vie de chacun) en zo-os. Ça a commencé avec Foucault, ça a continué avec Agamben et tous les commentaires passionnels, politiques sur la bio-politique. C’est une honte quand on essaye d’être au plus proche de ce qu’est un homme dans sa dimension pathique si on fait de la politique (pas, le politique !). Suivons ces transformations là et cela déclenche des mouvements passionnels extraordinaires. Une de nos réponses à nous : la psychiatrie, c’est la science et la médecine est une spécialité de la psychiatrie.
Dans le vecteur sexuel, et ça, c’était l’énorme trouvaille de Szondi quand, à la célèbre maxime de Freud : « Là où ça était, je dois advenir », Von Weizsäcker rajoute : « là où j’étais, le ça doit advenir ». Coup de génie ! Le corps comme réceptacle dans un moment où le je cède le pas dans une inconscience à la mort à une improvisation du sujet charnel. Ce corps à l’œuvre de vie et de mort, dans, par exemple, l’endormissement. Demandez à toutes les mamans du monde qui restent à aider à endormir un petit bébé… ou même des plus grands qui ont besoin parce qu’ils sont trop excités… dans la danse, ou … le geste cède le pas au ça dans le corps. Ou dans l’autisme… ou dans l’accompagnement de comateux végétatifs. Tout le travail de Michel Balat qui parle de son travail à Bordeaux dans son livre, l’éveil du coma.
Dans le vecteur P, la logophanie… Comment la violence est fondatrice et pas seulement destructrice, e-. Comment la crise est transformatrice : hy+. Comment la honte est la face noire de la vie qui bouge : hy-. Et comment le pouvoir est l’ontique de la possibilité pathique : e+. Reprenons le circuit des affects dans sa dimension originaire de surprise de pathique et non pas dans l’ontique à maitriser ou à glorifier. Reprenons le circuit des affects dans son agir de ce qu’il pâtie.
Et dans le Sch, reprenons les facteurs de travail, k+/k-. Il y a le travail du deuil, il y a le travail du rêve, et avec Von Weizsäcker, on a compris qu’il y a un travail de la maladie. La maladie ne nous tombe pas simplement sur la tête, mais nous la produisons. Donc il y a dans les circuits la possibilité de faire un travail de pontonnier. C’est notre travail finalement à La Borde. Est-ce que tu dois faire de la pêche ? as-tu de la patience ? est-ce que tu es débordé et est-ce que tu dois faire autre chose… pour ne jamais rien foutre… sauf d’être là ? est-ce que tu as une certaine connaissance de garagiste, un petit peu quand même… ? et est-ce que tu es capable de faire des ponts et ne pas rester cloisonné dans tel ou tel service avec une pyramide hiérarchique… est-ce que tu es capable de faire un travail de pontonnier pour permettre dans le Sch que le dilemme moi/autre ne se résout pas à une forteresse du Moi et une transparence de l’autre ? Le dilemme est un mouvement passionnel antélogique où l’autre est l’opacité du Moi et le Moi l’instance du pathir.
Comment écrire ça ? … on écrit des petites monographies, quelques feuilles sur les gens dont on s’occupe. Pas une vignette clinique. Non ! ça suffit les vignettes cliniques où la symptomatologie n’est là que pour montrer, démontrer le bien-fondé d’une hypothèse métapsychologique. Non ! Pas un dossier où l’accumulation d’informations a comme fonction de standardiser les faits divers et d’ordonner une transmission transparente et d’offrir une scène d’évaluation. Non ! Pas une biographie où la vie de quelqu’un se construit comme la représentation d’un personnage, l’histoire de sa vie se réalisant dans une mise en scène de personnages. Non ! mais plutôt une pathographie où la vie de quelqu’un se construit comme une mise en forme, une gestaltung, d’une présence pathique. On va essayer d’écrire son antélogique à vivre dans la crise. La vie est crise. Les centres de crise, quelle connerie ! c’est surtout une énorme connerie quand on va mettre ça dans une structure logique. La vie est crise, la vie en crise est le lieu de transformation de la vie et de la mort, de subir et de faire de la maladie accessible dans la réciprocité, et c’est ça la pathographie, de la narration et du savoir médecin/malade.

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