Recension de Pierre Delion

Le souffle, la conscience et la vie. Chroniques d’un médecin réanimateur par François Fourrier

Ouvrage paru chez Albin Michel. 2017

jeudi 2 mars 2017, publié par Michel Balat


Le souffle, la conscience et la vie. Chroniques d’un médecin réanimateur.
François Fourrier
Albin Michel. 2017
Recension par Pierre Delion

François Fourrier, professeur à la faculté de médecine de Lille2 et ancien chef du service de réanimation médicale au CHRU de Lille, vient de signer un ouvrage formidable sur son expérience professionnelle. A partir d’histoires cliniques qui illustrent le modèle des pathographies imaginées par Von Weiszacker comme mises en forme d’une médecine humaine, Fourrier nous propose de partager avec lui les aventures transférentielles qu’il a vécues tout au long de sa carrière de médecin. La réanimation médicale est une spécialité singulière de la médecine, puisqu’elle accueille les patients venant des urgences ou des services de spécialités confrontés à des états pathologiques particulièrement graves et nécessitant le recours à des « aides à vivre » sous formes de machines sophistiquées (respiration, circulation sanguine, …) dont dépendent la survie : « Venir après la catastrophe, simplement tenter de remettre les choses à leur place » déclare-t-il avec une modestie louable. A travers ces exemples poignants, François Fourrier nous permet de comprendre les situations de très grande complexité, souvent au bord de la mort, auxquelles sont confrontés les réanimateurs : thérapeutiques d’abord, mais aussi très vite, éthiques, biographiques, légales, pluridisciplinaires. Plutôt que de nous entraîner dans une présentation théorique au risque d’être loin de chacun des cas concernés, l’auteur préfère nous livrer des exemples précis, ceux de Mohammed, de Marlène, de Miran, d’Estelle et de plusieurs autres, dans lesquels il déroule l’histoire clinique détaillée telle que le médecin est entraîné à le faire, mais avec une particularité très intéressante, analogue à l’enquête historique. En effet, pour reconstituer les circonstances dans lesquelles le patient a sombré dans sa décompensation et qui dans certains cas peuvent expliquer les symptômes présentés, il est nécessaire de se livrer à un enquête approfondie, quasi-policière, afin de rassembler les pièces du puzzle. Et pour ce faire, François Fourrier nous montre une méthode construite à la fois sur une rigueur scientifique absolue, mais également comportant toujours une présence de l’autre, même dans le coma, créant de facto une intersubjectivité, condition de possibilité d’une médecine humaine. Les nombreuses références médicales, y compris les plus pointues, sont l’objet de descriptions explicatives extrêmement pédagogiques. Elles aideront sans aucun doute ceux qui pensent habituellement que la médecine n’est pas accessible au citoyen ordinaire. A chaque fois, elles sont contextualisées pour permettre au lecteur de comprendre l’histoire clinique exposée. Mais à côté de ces aspects spécifiquement médicaux, les récits de François Fourrier sont pénétrés de ce que nous autres, les psychistes, appelons le contre-transfert : à plusieurs reprises, il expose, quelquefois de façon très intimiste, les effets produits sur lui-même par la présence de tel ou tel patient, que ce soient ses propres états d’âme, les actions qu’il « doit » entreprendre pour résoudre tel ou tel problème énigmatique, les avis qu’il requiert auprès de ses collègues, de membres de son équipe, d’amis ou de proches des patients. Et plutôt que de considérer qu’il s’agit de phénomènes dont il faudrait se protéger pour « rester scientifique », il assume cette position en première personne et enrichit aussitôt de cette complexité nouvelle l’équation de chaque patient qu’il tente de résoudre. Avec un art consommé de la narration, François Fourrier nous entraîne dans son sillage sur les chemins de ses émerveillements affectifs, de ses satisfactions professionnelles mais aussi de ses angoisses et de ses questions existentielles. A ce titre, son livre est une bible pour le médecin, celui qui ne veut pas abandonner la part humaine de son exercice, tout en menant le plus loin possible sa démarche selon la fameuse « evidence based medicine ». Son exemple montre que loin d’être impossible à mener, une telle démarche est non seulement possible mais nécessaire. Que des professeurs de médecine de ce niveau en soient les acteurs-narrateurs est une bonne nouvelle pour l’avenir d’une médecine performante pétrie d’humanité.


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