Un voyage dans le temps du transfert

par Françoise Attiba

mercredi 23 août 2017, publié par Michel Balat


Un voyage dans le temps du transfert

Françoise Attiba

Je suis née dans un pays de frontière, dans les Ardennes. Là où jouxte la Wallonie, la partie francophone de la Belgique. Les ardennais aiment toujours aller y chercher un peu d’ailleurs. Quand j’étais petite, ce qui me fascinait, c’était cette partie de terre entre les deux frontières, terre dont mon père m’avait dit qu’elle s’appelait le no man’s land. Et je me demandais comment elle pouvait exister sans âme qui vive pour l’habiter. J’avais étendu cette idée de no man’s aux animaux et aux oiseaux. Cette zone était devenue dans mon imagination une zone d’ où tout pouvait surgir, la sorcière et la fée, la biche et le sanglier. C’est bien plus tard que j’ai lu des textes sur la friche, cette zone indéterminée d’où peuvent surgir tous les possibles. Et c’est devenu pour moi une métaphore du transfert, cet espace intermédiaire qui s’étale de façon inexorable lorsque çà se noue. La frontière ce n’est pas seulement cette promenade en Belgique, mais c’est aussi trois forçages, trois entrées en force de l’armée allemande, trois fois dévasté cet espace magique. Où en sont les traces ? Lorsque des zones du paysage d’autrefois, des zones ravagées et gelées viennent intruser le présent, cela fait il commémoration ou nouvelle géographie ? On m’a dit que les frontières ont disparu, faut-il le croire quand les murs poussent. Que sont devenus les no man’s land ? Ce sont-ils disséminés un peu partout, émiettement du possible…

Le no man’s land, Platon l’appelle chôra, à la fois lieu et matrice, ni sur terre ni dans le ciel, « la chôra est une propriété du sensible, à mi-chemin entre être et non être ; elle n’est pas quelque chose, mais la condition de possibilité de toute chose ».

Ces zones de l’imaginaire, là où s’origine l’invisibilité, Marie Josée Mondzain écrit dans son livre passionnant confiscation, pour une autre radicalité, en parlant de la chôra : « l’invisible est la condition du visible, à partir d’un espace sans lieu qui opère radicalement comme pure indétermination matricielle et donc féconde sans avoir eu besoin d’être fécondée. » Elle poursuit en associant les chrétiens et la vierge, tenant lieu d’une « membrane diaphane et intacte qui met au monde, comme on fait apparaître sur un écran l’image naturelle, archétype de toutes les images possibles, image engendrée de l’inengendrée, visibilité qui ne cesse de mourir pour ressusciter. »p 170

Cette zone, sur la brèche, entre visible et invisible, membrane sensible, appelé par les grecs l’hymen, une friche bien étonnante m’ a évoqué un bout d’analyse.Un souvenir de protocole éducatif et pédagogique qui tente de dire la naissance et l’écrasement de cette zone, de dire autrement l’exil qui grave une inoubliable géographie de la sensation, sensation qui assigne intimement et politiquement, qui marque le sujet comme une malédiction ou un franchissement.

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